La Projection Intime
Je prenais le métro à Jaurès, en ce lundi matin. J’avais eu quelques
problèmes à me lever, les quelques réveils qui occupaient habituellement
l’espace sonore de mes éveils semblaient amorphes ce jour là. Cela
devait être une journée horrible, de celles dont on éprouve les
plus grands maux à l’idée de les vivre.
En entrant dans le métro, habillé en costume, sans cravate, j’avisais
une place réservée qui restait encore libre. Je conservais toujours
quelques séquelles de ma difficile nuit, trop courte certainement,
ce qui rendait ma démarche hésitante et mes mouvements gauches.
Je devais à l’albatros de Baudelaire, dans son envol sur l’océan
grondant, à tenter de m’arrimer à ce siège, dans la marée humaine
de la transhumance professionnelle quotidienne.
Trébuchant contre divers pieds perdus en paquets, je parvenais sans
trop de dégâts à m’asseoir. Devant moi se trouvait une jolie femme
qui lisait. Je ne parvenais pas à interpréter le titre de son ouvrage.
Le recueil était écrit en français et cela ressemblait à un roman
d’une bibliothèque de bonne tenue. Cette fille était fascinée par
ce qu’elle lisait, attirée par ces lignes, ces mots alignés, faisant
danser son imagination, selon le procédé de la bobine de film, image
par image. Même le brouhaha du métro lui devenait étranger, ne pouvant
ébrécher le globe de verre qui la recouvrait et l’isolait.
Mon regard doucement avait suivit les lignes de son corps, était
remonté progressivement : passant des genoux au fessier puis au
hanches, il glissait lentement sur les seins, qu’elle avait superbe.
Le décolleté de son haut donnait à son être une profondeur toute
érotique. A cette vue idyllique, mon sexe échauffé, comme un moustique,
se gorgeait de sang, durcissait d’émoi aux visions vallonnées. Je
fixais finalement son visage, aux lignes intelligentes, rayonnantes,
ouvertes et tellement timides.
Etait-ce ma contemplation, si insistante à ce moment là, ou l’entrée
du métro dans la station qui lui avait fait relever la tête. Après
quelques coups d’œil de part et d’autre, durant lesquels elle semblait
revenir à la réalité quotidienne, elle me regarda à son tour, intensément.
De ses yeux embués naissaient des miroirs d’eau salée, des vitres
reflétant le soleil ou des glaces sans teint. Hypnotisé, je mirais
ces deux globes liquides avec une concentration extrême et tandis
qu’ils m’apparaissaient flous de prime abord, comme certaines images
en trois dimensions que l’on observe des heures pour en voir sortir
un dinosaure ou une moto, à mesure que je foudroyais ces phares
fluctuants, les formes, jusque là informes, se révélaient d’elles-mêmes.
L’impression soudaine d’être dans un magasin de téléviseurs m’envahissait.
De ces deux écrans aquatiques éclosait un film. L’attraction hallucinatoire
dont j’étais victime, m’entraînait plus en avant, m’invitant à adhérer
à l’ensemble, à entrer dans la danse.
Au centre de cette projection intime se trouvait un homme, trentenaire,
qui assistait à une réunion. L’homme la regardait, semblait intéressé
et suivait. Un examen attentif de son visage aurait permis de voir
qu’il n’écoutait que moyennement l’exposé, s’exécutant, dans une
analyse minutieuse du visage, à comprendre le caractère intrinsèque
de l’orateur. Entre ces deux êtres, un courant d’admiration naissait,
car cette étude morphologique semblait réciproque de la part de
l’oratrice.
Un coup de frein de la rame fit soudain se brouiller les écrans
de ce cinéma d’art et d’essai. Je perdais le décodage de l’image,
les parasites trop importants touchaient autant le son que l’image.
Lorsque la rame repartit, par le bercement du roulis mécanique,
les cristaux de sels liquides se remirent en branle et s’ordonnèrent
à nouveau pour me permettre de poursuivre cette expérience. Etais-je
en train de revoir dans ses yeux l’interprétation au ralenti que
son imagination faisait des lignes qu’elle lisait ou voyais-je le
film d’un évènement intime auquel je ne devais pas avoir accès ?
Craignant de rater une magnifique opportunité, l’homme semblait
pressé, à chaque heure de déjeuner, de se retrouver dans le bon
restaurant, celui dans lequel se trouvait cette jeune femme. Et
à chaque repas il s’arrangeait encore pour se trouver près d’elle,
n’osant lui avouer son amour, craignant les représailles, si les
violons ne parvenaient à s’accorder.
Rapidement le film passait en revue les différents déjeuners et
rendez-vous préparés à l’improviste, pour s’attarder sur les premières
vraies rencontres. La première place Saint-André des Arts, à Saint-Michel
avait été dans un café, entouré de sonorités salsas. Ni l’un ni
l’autre n’appréciaient particulièrement cette musique. Lui avait
passé sa soirée à parler, à s’agiter, pour combler tant la conversation
que sa passion, pour masquer sa timidité et se donner de l’assurance.
Elle l’avait écouté craignant de n’être pas à la hauteur.
Le second était à Montparnasse, dans un café face à Edgar Quinet.
Se protégeant de la canicule qui cette année là avait soufflé dès
juin, ils trinquaient au Perrier. A leurs pieds, le chien d’un touriste
rendait l’âme, arrosé à l’eau de vichy, l’animal tirait une langue
de caméléon.
Ils s’étaient ainsi vus en dehors de leur travail dans des endroits
aussi divers qu’un café kabyle, des arènes à Lutèce, des brasseries
vers la Sorbonne , sur une distance allant d’Austerlitz à la Cité.
A chaque fois un même rituel, délicieux les amenaient à se parler,
à se découvrir et se connaître. Presque chaque parole prononcée
était immédiatement partagée, tant la connivence et l’homogénéité
régnait au sein de ce couple.
Il avait pour elle la plus grande tendresse, la plus grande tolérance.
Il ne concevait ni de l’interdire ni de la contraindre. Il avait
appris à ne jamais s’imposer dans les rapport intimes, pour ne pas
choquer, parce qu’il était attaché à sa liberté routinière résultant
de nombreuses années de célibats. Cette histoire semblait également
le marquer, comme si c’était sa première, et cependant cela semblait
l’être tant il était gauche dans ses rapports.
Elle vivait en couple avec une tierce personne, ce qui impliquait
de rares visites chez l’homme qui devenait son amant et cela compliquait
irrémédiablement la situation. Pour la débloquer, l’homme lui avait
proposé de déménager, elle pouvait dès lors prendre le temps nécessaire
à la réflexion.
Il restait en retrait, non pas par plaisir, mais parce qu’il comprenait
la situation, comme nécessitant une rupture entre ces moments privilégiés
où, en sa compagnie, elle devisait, et ceux où, à l’instar d’une
personne ayant une double vie, elle disparaissait dans un silence
languissant. Il tentait d’intervenir, d’influer sur le destin, lorsqu’il
la voyait, mais ces dires restaient en suspend et se diluaient dans
le brouillard que chaque disparition laissait derrière elle. Passant
d’une rencontre à l’autre, les marques de tendresse, de soutien,
d’abnégation, de tolérance et d’amour s’amoncelaient de sa part
et se dissolvaient trop vite sans laisser la moindre trace. Il n’avait
pas non plus l’habitude de ces rapports et naviguait à vue, tentant
sur le champ de trouver une réponse adéquat à chaque problème rencontré.
Ne dit-on pas que l’amour rend aveugle ?
Etait-ce le mistral qui soufflait dessus pour que leurs souvenirs
même finissent par disparaître à leurs tours ?
Sur cette autre scénette, allongée à ses côtés, nues, elle le regardait.
Et lui, dans sa nudité entaillée, la couvait de son amour, ne parvenant
à l’exprimer, la sentant se refroidir. Elle le trouvait distant,
qu’il ne remplissait pas son rôle, qu’il ressemblait aux autres,
à tous ceux qu’elle avait connu. Qu’il était étouffant d’absence,
trop proche et trop présent en même temps. Elle lui demandait du
temps, de la compréhension et tant d’autres choses.
Lui, qui ignorait ces pensées, la caressait avec plaisir et entrain.
Et plus, ils se voyaient, plus lui l’aimait et la désirait. Ils
se rencontraient de temps à autre chez lui, mangeant du saucisson
ou du jambon d’Auvergne. Et ces soirées chaudes et douces étaient
pour lui le paradis, le bonheur sur terre.
Il tentait de lui expliquer les quelques sacrifices auxquels il
avait adhéré par amour, les compromis et accords qu’il souhait aplanir
et concrétiser. Il lui donnait le temps qu’elle souhaitait, mais
voyait bien que les conditions ne lui étaient pas favorables et
qu’il valait mieux qu’elle prenne de bonnes décisions rapidement.
Il faisait les efforts qu’il jugeait devoir faire pour satisfaire
au mieux sa bien aimée. Il essayait de construire ses relations
sur un partage équitable de la liberté, lui laissant la sienne,
conservant celle qui lui était précieuse, et d’ordonner sa vie en
fonction des intérêts et des possibilités de son amour.
Il avait été élevé dans une ambiance MLF, habitué à la parité totale,
il n’imaginait pas établir de relations de couple sur une idée de
domination, mais plutôt de partage de solidarité. Il pouvait lui
donner tout le temps qu’elle souhaitait et elle le savait, mais
son insistance à trouver une solution, la contraignait à se voir
prise en défaut et cela lui semblait un reproche. Confondant ses
peurs passées avec ses peurs avenirs elle s’enfermait progressivement
dans une spirale d’éloignement que rien ne pouvait modifier.
Craignant à chaque seconde de ne pas faire le bon choix, elle refusait
de plus en plus souvent l’évidence, s’attachant à quelques boutades
pour monter en épingle un sentiment pourtant si fort et sincère.
Le fait qu’ils soient aussi proches, ce qui en soit leur évitait
les désagréments des divergences quotidiennes, lui semblait un atout
non négligeable, lorsqu’elle le voyait, elle, comme un répulsif
rédhibitoire.
Elle représentait beaucoup pour lui, en dehors de l’acte qu’ils
avaient scellé. Leurs similitudes et cet amour qu’ils sublimaient,
la rendaient splendide à ses yeux et heureux, il s’imaginait l’avenir
en sa compagnie. Il n’avait plus envie de voir ailleurs, persuadé
qu’il était d’avoir trouvé celle qui répondait à son idéal. Il préférait
la similitude à l’incompatibilité, ayant la prétention d’y trouver
davantage de plaisir.
Mais l’éloignement que la tierce personne provoquait, au couple
underground, l’empêchait, lui, d’être là quand il fallait. Les crises
d’angoisse, les peurs, qu’elle subissait, se retournaient finalement
contre lui, cherchant à tout prix un exutoire pour, en se brisant,
éteindre l’incendie psychique. Il devenait l’absent de plus, par
sa non présence, par son éloignement physique. Et cependant, lui
réclamait, depuis longtemps, un rapprochement géographique, sentant
qu’un nouvel univers élargirait le temps, rendrait une grande part
de liberté et favoriserait l’émergence de leur couple.
Cette fois-ci, c’était à l’émotion et aux pleurs de briser le miroir
de cet intime mirage. Les gouttes tombaient sur les joues, laissant
une trace humide, une coulée de chagrin sur le sublime visage qui
me regardait.
Le temps que l’hallucination en reprenne sens, nous avions changé
de lieu. Là, devant un écran d’ordinateur, encore en costume cravate
officiel, l’homme relevait ses emails. Un premier attira son attention.
Lorsqu’il le consulta, il tomba des nues.
La jeune femme lui demandait de ne plus l’aimer, de mettre un terme
à leur relation, sans explication, sans tenir compte des sentiments
de son ami, de leur dernière rencontre qui avait pourtant été agréable.
Du jour au lendemain le discours avait changé. D’une forte chaleur
à la glaciation la plus saisissante, les rapports s’étaient ternis,
les feux s’étaient éteints.
Il avait l’impression d’être jeté, comme l’on vire un employé syndicaliste,
comme l’on fait l’ablation d’un kyste. Il se retrouvait dépourvu,
seul chez lui, rentrant de son travail, ainsi mis à la porte, sans
motivation ni explication, dans le silence le plus complet, dans
l’ignorance.
Il ne comprenait pas cela, si ce n’est par une peur subite qui aurait
ainsi déclenché un désastre, en aveuglant la pensée. Il pensait
pouvoir donner le maximum de son être, il s’évertuait à la combler
et à la satisfaire du mieux qu’il le pouvait et se retrouvait dehors,
brusquement. Il perdait celle qu’il aimait et perdait sa confiance.
A ce moment là, ses yeux se voilèrent définitivement, la jeune femme,
se cachant le visage dans ses mains tentait de m’épargner la vue
de ses larmes. Dans un sursaut de morale, elle s’efforçait de me
cacher son chagrin. S’était-elle aperçue que j’avais ainsi partagé
son secret, son histoire, qu’à travers le prisme de ses larmes je
venais, comme un voyeur, de revivre son histoire, celle d’une relation
tragique que des peurs incontrôlées ont amené à l’annihilation.
Avait-elle compris la détresse de cette situation, la sienne, celle
de cet homme blessé, la mienne qui la voyait pleurer. Pleurait-elle
de regrets ou de remords, la voyant ainsi, en repensant à cet homme,
j’espérais que ce fut de remords.
Nous arrivions à la station Ternes, je devais descendre. Sur le
quai, je la regardais pleurer, le ventre serré, l’invitant par un
clin d’œil à me rejoindre pour parler.
Déjà le métro sonnait la fermeture des portes lorsqu’elle se leva
précipitamment.
Paris, le 27 Septembre 2005
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