Le Parachutiste Belge
Dans le petit village de Danzé, dans le Loir-et-Cher,
vivaient, disséminées dans la campagne, une multitude de fermettes
fonctionnant sur un modèle autarcique prenant son origine dans la
nuit humaine. Or, en ces temps de guerre, où pour la troisième fois
français et allemands se disputaient frontières et états, le vendômois,
ce petit pays particulier, faisait le gros dos, dans l’attente de
jours meilleurs. A quelques kilomètres, une gare sinistre rappelait,
aux autochtones, qu’une poignée de main pouvait être criminelle.
Cette terre, qui s’était déjà transformée en ligne
de démarcation, quelques siècles plutôt, lorsque anglais et français
s’affrontaient pour une question de droit salique, témoignait encore
aujourd’hui, par cette muraille continue de donjons médiévaux en
ruine, sémaphores historiques, des combats d’antan. Certes, entre
ces deux périodes bouleversées, la quiétude et la paix avaient été
le lot commun des habitants, mais, de mémoire d’homme, on parlait
encore de ces donjons, même si, depuis ces siècles passés, le moindre
récit historique avait cédé sa place à l’actualité banale et quotidienne.
Il y avait eu la révolution aussi, mais elle était
passée relativement à côté. Enclavé dans les terres du Marquis de
Rochambeau, celui-là même qui donna aux Etats-Unis leur indépendance,
ce pays vivotait, replié sur ses marques anciennes. Ici, on parlait
français. Un français propre et pur, comparé à celui qui était parlé
ailleurs. Ce dernier était étonnamment littéraire. Certes Ronsard
avait habité la région, mais cela datait et pourtant sa langue avait
persisté jusqu’à nous. Durant la guerre de cent ans, ce territoire
avait conservé son attachement à la couronne de France, tout comme
Orléans, Beaugency et Notre-Dame du Cléry. Et depuis, il appartenait
à l’honneur de chacun de montrer, par son expression, qu’il était
français et ce depuis bien longtemps.
Alors, les formules imagées issues du vieux français
ressortaient et s’inscrivaient pleinement dans la conversation de
tous les jours. A l’approche du nouveau millénaire, cette langue
unique, en voie de disparition, sonnait ses dernières tournures.
Mais pendant la seconde guerre, le village de Danzé
était encore peuplé. L’exode rural n’avait pas encore frappé les
campagnes et chaque maison était habitée. Il y avait sur la route
du Temple, une série de petits hameaux, sagement rangés dans leurs
bosquets d’arbres, leurs chemins creux. Venant de la Nationale qui
reliait le Mans à Orléans, à mi chemin exactement, se trouvait un
bar, dans l’un de ces hameaux. Un petit bar où se réfugiaient les
ouvriers agricoles et les habitants désireux de connaître les nouvelles
fraîches et d’en rabâcher quelques autres bien rances.
Il était né en 1914 quelques jours avant la première
guerre et travaillait comme garçon de ferme pour le propriétaire
du bar, notable du coin, plus exactement, du hameau. Héritier de
l’habitude ancestrale de ses aïeuls, il accomplissait chaque jour
son travail, avec une régularité métrique toute professionnelle.
Il restait concentré sur son activité tout le jour, ne se laissant
jamais distraire par la nature famélique. Ainsi, il était très apprécié
de ses patrons, qui le toléraient dans leur bar, après sa corvée
quotidienne.
Il aimait à s’y rendre, lorsque la nuit tombée
ne lui permettait plus de rester aux champs. Au début, il s’y rendait
pour la chaleur que procurait l’endroit, pour les conversations,
la fraternité locale, puis, à mesure que passaient les années, il
attachait un grande importance à sa présence, près de la porte.
Il faut dire que, de la ferme d’en face, située à trois cents mètres
du bar, venaient également les propriétaires et leurs servantes.
Et l’une de ces filles de ferme l’intéressait plus
particulièrement. Elle n’était pas la seule dans le canton. Beau
garçon, travailleur et intelligent, il était un parti que beaucoup
considérait avec attention. Mais celle qu’il chérissait tout particulièrement
habitait le Clos Rouge, cette bâtisse, aujourd’hui en ruine, qui,
à l’époque, se dressait en manoir, avec ses douves, ses immenses
granges et son parc. Seulement, la route était longue jusqu’au Clos
Rouge et d’autres bars plus proches avaient la préférence de cette
jeune fille.
Lui se prenait à rêver en regardant la doublure
de ses fantasmes. Elle, que l’on semblait admirer pour la première
fois, gardait sagement sa position soumise, sa place dans la société.
Elle rougissait de plaisir à ces rencontres nocturnes et quotidiennes,
mais, lorsqu’elle pensait à leur possible relation, elle sentait,
en elle, le vide l’envahir. Ce sentiment si particulier, qu’elle
ne connaissait pas, lui interdisait toutes spéculations sur son
avenir. Elle ne concevait pas l’idée du couple, habituée à sa vie
de misère, à son lit solitaire dans l’étable. Mais cette sensation
si terrifiante était en même temps une plénitude qu’elle recherchait
avidement.
Et chaque soir, les mêmes regards se croisaient,
les mêmes soupirs se poussaient et rien ne venait perturber cette
dynamique, que cette jeune fille du Clos Rouge qui, lorsqu’elle
apparaissait, brouillait les ondes habituelles et noyait de bonheur
les yeux de notre compagnon. Ainsi, tranquille et routinière, la
campagne environnante pataugeait dans sa léthargie.
Il lui fallu cette exceptionnelle sortie, pour
que brusquement son monde se transforma. Il y avait eu une naissance
au Marchais Vert, une ferme que l’on voyait fumer depuis le bar.
Les heureux parents avaient alors convié l’ensemble du voisinage
à un bal, qu’ils organisaient, pour fêter l’évènement dignement.
Après sa journée de travaux, il avait enfourché sa bicyclette et
gaiement avait parcouru le petit kilomètre de distance. En arrivant,
il vit tout de suite ses deux amies qui se regardaient en chien
de faïence.
Marquant un petit moment d’arrêt devant la situation,
il décida très rapidement de son plan. Il invita, à tour de rôle,
les deux élues et les fit danser une bonne partie de la nuit. Son
manège, qui n’était pas passé inaperçu l’obligeait ce soir là à
faire un choix.
Tandis que la soirée s’éternisait, que les convives
un peu hagards se retiraient en groupes, zigzaguant jusqu’à leurs
demeures respectives, lui, bravement rejoignit ses deux amies et
proposa de rentrer. Mais, elles habitaient toutes deux dans des
directions opposées. Son amie du Clos Rouge exigea alors qu’il la
ramène sur son vélo, lorsque l’autre, proposa de rentrer à pied.
Il réfléchit à la proposition, mais l’idée de transporter son amie
sur plusieurs kilomètres et de faire le chemin du retour seul, de
nuit et sans lumières, lui paru soudainement irréalisable. Se confondant
en excuse, il déclina l’offre de la première et offrit son bras
à la seconde, puisque la route pour la ramener chez elle était finalement
moins longue.
Laissant dans sa tristesse son grand amour, il
avait opté pour cette jeune fermière, dont les regards langoureux
se portaient sur lui depuis si longtemps. Et en chemin, peut-être
pour échapper à la souffrance de quitter son grand amour, il proposa
à sa compagne de l’épouser. Ses parents, ses patrons s’inquiétaient
depuis si longtemps de son célibat, que l’occasion lui sembla salutaire.
C’est ainsi qu’en 1942 leur mariage fut célébré
dans l’église du bourg, la seule du canton. La fête qu’on leur fit,
en l’honneur de leurs épousailles fut grandiose pour les moyens
et l’époque. Et, tandis qu’ils ouvraient leurs cadeaux de mariage,
quelques ustensiles, un peu de linge, ils virent arriver de la ville,
le grand propriétaire terrien, dont bon nombres de terres jouxtaient
le hameau.
Ce dernier, tenu informé de la noce avait tenu
à y assister. Rompu au commerce paternaliste, il lui était venu
une idée, qu’il désirait appliquer. Ce jeune noceur, garçon de ferme,
n’était-il pas aussi maréchal-ferrant ?
Il tenait de son père cette technique, mais les
aléas de la vie avaient eu raison de sa famille et son art était
tombé en désuétude. Le grand propriétaire terrien, ayant à faire
réparer les charrues de ses métayers, préférait avoir, à demeure,
l’artisan nécessaire.
Ainsi, alors que la noce battait son plein, qu’ivres
et de joie, les convives tournoyaient dans de trépidantes danses,
ce dernier offrit au jeune couple, la maison dans laquelle il était
né, sur le hameau de la Villeneuve, face au Marchais Vert et proche
du bar.
En échange d’un loyer symbolique, le couple avait
à entretenir les charrues, pour un coût tout autant modique. Mais,
cette promotion extraordinaire, offrait la possibilité aux deux
tourtereaux de vivre enfin seuls et ensembles, leur destiné.
Alors qu’ils vivaient maintenant dans le calme,
dans un train train quotidien habitudinaire, la guerre, toute proche,
s’invita chez eux.
Ce fut un matin, au lever du soleil que tout bascula.
Il venait se sortir, son journal sous le bras, pour aller le long
des haies se soulager et, ainsi, donner de l’engrais aux haies vives
d’arbres fruitiers des chemins alentours. Il venait tout juste de
refermer sa porte, lorsque devant lui tomba du ciel un parachutiste.
Ce dernier se posa lourdement au sol. Immédiatement, il entreprit
de ramasser ses étoffes, de les rouler et…
Le parachutiste se retourna en sursaut, il venait
d’apercevoir le jeune maréchal ferrant, pétrit de peur, immobile,
le cœur battant, regardant d’un air effaré cette scène surréaliste,
pour lui.
Il était terrifié et le fut d’autant plus, que
le parachutiste s’alarma. Ce dernier indiqua que les allemands,
qui avaient abattu son avion se dirigeaient vers la ferme. Il avait
pu voir, dans les airs, leurs camions faire route vers le hameau.
Il fallait qu’on le cache sur le champ, pour lui épargner la vie.
Le jeune maréchal ferrant, que la guerre avait
totalement épargné depuis près de quatre ans parvint à se remettre
de ses émotions. Certes, il était courageux et travailleur, il était
un gars de la campagne, habitué aux rudes travaux des champs. Mais
devant la Wehrmacht, la Gestapo, il n’envisageait pas sa résistance
de la même manière.
La campagne, dans son silence naturel, renvoyait
déjà l’écho des moteurs, des chenilles de véhicules blindés. Et
rien qu’aux sonorités métalliques et sataniques qui tranchaient
la quiétude ambiante, il devinait avec précision l’avancée de la
colonne militaire, lente mais implacable.
Dans un éclair de lucidité, il ordonna à son convive
venu du ciel de le suivre. Ils entrèrent dans la grange, qui jouxtait
la maison. A l’intérieur, une truie et ses petits s’ébrouèrent à
la vue des humains. Les couinements affolés de la progéniture porcine
redonnèrent un semblant de vie au tableau. Rapidement, le maréchal
ferrant poussa l’énorme truie vers le fond de son box. Il écarta
la paille qui servait de litière aux animaux et découvrit sous ce
matelas végétal une lourde trappe menant à une cave souterraine.
Le parachutiste interloqué n’eut pas le temps de se poser d’autres
questions, qu’il fut projeté dans cette cave par son hôte, qui déjà
rabattait la trappe, ramenant davantage de pailles et de foin.
La truie venait tout juste de reprendre sa place
sur la trappe, lorsque dans la cour de la ferme un char fit son
entrée, suivit de deux camions. Une vingtaine de soldats descendirent,
mais personne ne vint leur ouvrir. Rapidement, ces derniers firent
le tour du jardin et encerclèrent la propriété.
Quelle ne fut pas la surprise d’un soldat de trouver
le propriétaire assis dans ses vignes, derrière sa maison, en train
de faire ses besoins. Amené au gradé de la colonne, il fut immédiatement
interrogé dans un parfait allemand. Un soldat eut néanmoins l’intelligence
de traduire les propos au pauvre paysan dépassé. Ce dernier, hébété,
ne sut que répondre. Il déclara n’avoir point rencontré de parachutiste,
s’être tout juste levé. Il tremblait de peur devant ces sombres
uniformes. Sa femme, encore en chemise de nuit sortit devant l’attroupement.
Les soldats voyant cette femme sans âge, aux traits marqués par
la servitude, la vie agricole, habillée de nuit, se rendirent compte
de la « bonne foi » du couple. Après un examen minutieux de la ferme,
de ses dépendances, ils ne trouvèrent aucune trace étrangère ou
résistante. C’est alors que le gradé ordonna à ses hommes de patrouiller
dans les champs environnants et de retrouver ce pilote abattu. Lui,
s’invita chez ce couple, qui s’empressa de le recevoir avec dignité,
essentiellement par crainte de représailles.
Les soldats avaient visité la porcherie mais n’avaient
évidement pas vu cette trappe sur laquelle dormaient la truie et
ses petits, l’astuce semblait porter ses fruits, d’autant que ces
mêmes soldats n’auraient jamais imaginé pareil stratagème.
Vers la fin de la matinée, alors que depuis près
de 5 heures les soldats fouillaient en vain la campagne, la colonne,
dépitée, s’ordonna pour reprendre sa route. Le gradé, afin de ne
pas perdre la face, prévint le couple qu’il reviendrait car il pensait
que le pilote avait bénéficié d’une aide locale pour fuir. Le couple
dépassé et tremblant n’osa répondre et laissa ces hommes de mauvaises
presses s’éloigner. Lorsque le bruit des moteurs indiqua un éloignement
suffisant des pandores allemands, le maréchal ferrant s’engouffra
dans sa grange, poussa sa truie et sortit le pilote de son trou.
Ce dernier, remerciant chaleureusement ses hôtes
et sauveteurs, annonça sa nationalité belge et présenta brièvement
son histoire. Mais le couple n’en avait cure. Le pilote fut donc
chassé de la propriété, avec l’ordre de ne jamais y revenir en tant
de guerre. Le jeune paysan, ne sachant quelle route indiquer à son
hôte infortuné, l’envoya dans le bar, dans lequel, jusque là, il
avait travaillé.
C’est ainsi que de fermes en fermes, de bars en
bars, ce pauvre pilote belge arriva à la Ville aux Clercs, petite
bourgade située à une vingtaine de kilomètres de Danzé. Le prêtre
de cette bourgade le reçu et lui fit attendre la nuit. A la minuit,
ensembles il partirent le long de la forêt domaniale, sur le côté
gauche. Cette forêt avait ceci de particulier, qu’un camp allemand
occupait la partie droite, et qu’un camp de résistants s’était provisoirement
installé dans sa partie gauche. Une route de terre traversait la
forêt en son milieu, comme une ligne de démarcation supplémentaire.
Seuls deux cents à trois cents mètres d’arbres épais et touffus
séparaient les deux camps, qui visiblement s’ignoraient. C’est ainsi
que ce pilote, fut, cette fois ci, sauvé.
Ce n’est que quarante ans plus tard, que le souvenir
de cette folle journée revint à la mémoire du couple. Les années
avaient passé, la campagne s’était désertifiée, les maisons étaient
en ruine pour la plupart. Lorsque le mouvement soixante-huitard
apparu, ma famille acheta la ferme voisine de celle de ce couple
et s’y installa pour son retour à la terre. Nous avions des amis
de toute l’Europe, qui parfois défilaient, profitant de notre petit
paradis.
Ainsi, un matin de 1981, un ami belge qui traversait
la France en voiture, eut l’idée de faire un petit détour pour dormir
chez nous et ainsi s’épargner une nuit d’hôtel. Malheureusement
pour lui, nous n’étions pas présents. Il se rendit donc chez notre
voisin et frappa à sa porte pour obtenir les clés. Le maréchal ferrant,
qui avait déjà vu notre ami, lors de mémorables fêtes, où il était
toujours invité avec sa femme, décida, autant pour passer le temps,
que pour se protéger, de le questionner longuement.
Ainsi un interrogatoire poussé commença, devant
un café à l’alcool. En effet, puisqu’il fallait rajouter de la «
goutte » dans le café, afin de le rendre plus corsé, notre papy
avait, depuis bien longtemps décidé de le faire directement à l’alcool,
ce qui selon lui libérait les aromes et surtout faisait gagner du
temps.
Le maréchal ferrant s’enquit donc de l’âge de chacun
des membres de ma famille, de nos prénoms respectifs, des dates
de naissance et de tous renseignements lui permettant d’être certain
que cette personne pouvait dormir chez nous en notre absence. A
l’époque, le téléphone dans les campagnes se faisait encore rare.
Nous devions faire deux kilomètres pour trouver une cabine téléphonique,
chez un voisin. Alors, les palabres restaient le moyen le plus sur,
pour lui, d’obtenir notre acceptation.
Notre ami belge, un peu excédé par le nombre de
questions et la durée de l’entretien, finit par indiquer au papy,
qui volontairement faisait traîner la rencontre, afin d’être moins
seul, qu’il venait de Liège en Belgique et, qu’après une si longue
route, il souhaitait pouvoir se reposer.
Alors, sentencieux, notre papy, rassuré, depuis
de nombreuses heures, sur cet individu, lui déclara : « J’ai connu
un belge pendant la guerre, il était sympathique, aussi, je vais
vous donner les clés ! ».
Jérémie Pierre JOUAN, Paris, le 12 février 2006,
à la mémoire du Père Malmert.
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