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Les Marins de Paimpol

Ils marchaient vers la croix, avec la méthode stakhanoviste des anciens, ceux de la terre et ceux de la mer, habitués à la rudesse d’un climat changeant, noyés d’embruns, de vents et de sels. Ils affrontaient les éléments quotidiennement, bravant l’interdit naturel, pour la conservation de leur être, sans apitoiements, ni contestations. Je les suivais du regard, leurs bottes remontantes, comme le lierre qui entourait mon chemin, celui qu’à présent j’empruntais et qui me conduisais vers d’étranges souvenirs d’antan, ces époques que je n’avais pas vécu, mais qui ressurgissaient à travers les ajoncs, au fil de mes pensées.

Je m’amusais à imaginer l’effort qu’ils faisaient, ces marins côtiers, pas à pas, s’enfonçant à chaque instant, pour entrer dans le liquide mouvement marin, qui comme la garde de Bizet, redescendait. Ils leur fallaient conserver l’équilibre, si par malheur ils tombaient dans un trou d’eau. Les fonds translucides, mais dorés par le soleil, renvoyaient l’éclat de couleurs scintillantes et éphémères, mélange de bleu, de vert et de jaune. Comme une armée, s’avançaient sur les flots retirés les pêcheurs en rang, marchant péniblement, et cherchant les coquilles Saint-Jacques ou les huîtres accessibles, les moules environnantes. Leurs épuisettes en main, à grands coups de jambe, ils progressaient vers cette croix, plantée au milieu de la mer, indiquant la limite à ne pas dépasser pour pouvoir remonter sans danger au changement de marée. La superstition ne les ayant jamais vraiment quitté, ils respectaient cet ordre de l’Eglise, apposé après la mort de nombreux indigènes. Dieu pourvoyait à la survie de ces êtres, qui maintenant se confondaient avec l’eau. Leurs vêtements marins vert-bouteille, se fondaient dans l’écho solaire des algues éblouies.

Je contemplais cette étendue bleutée, un cadre d’ajoncs en guise de fenêtre. Au loin, sur l’autre rive, se trouvait Beauport, l’abbaye en ruine et Paimpol. Et derrière moi, sur les hauteurs de la falaise, le moulin de Crac’ha. Dans la divine lumière qui berce ce pays, entouré de caresses végétales j’admirais le travail de ces bretons, les pieds dans l’eau à la recherche du moindre crustacé. Les plantes qui jalonnaient ce chemin de douanier, m’enivraient de leurs parfums.

De surprenantes visions soudain s’emparaient de mon imagination, me donnant à vivre le sentiment de plénitude, ce rare état de bien-être qui parfois accompagne nos plus grandes réalisations. Je dépassais la réalité du monde, je transcendais mon idéalisation, j’entrais en transe, tant mon contentement s’épanouissait dans cette chaleureuse atmosphère bretonne, celle dont je rêvais, lorsque exilé, je la fantasmais. Mon corps stressé par la rapidité urbaine d’une capitale captivante, se détendait à mesure que j’atteignais mon nirvana celtique. Mes muscles, relâchés, me statufiaient, me rendant immobile, fasciné par le spectacle qui s’offrait à mon regard, Paimpol et cette croix, la métaphore d’un monde en voie de disparition, ou disparu comme celui des terre-neuvas. Un univers perdu, magnifique mais énigmatique.

J’étais seul, me détachant au loin sur ce chemin de gabelous, à flanc de falaise. Je n’étais plus dans l’humanité, je me confondais avec la végétation, je prenais racine. Le visage balayé par les embruns, qu’un léger vent maintenant poussait sur les falaises, je sentais bruisser et frissonner le feuillage et bouillonner, dans leurs chuchotements atténués, les mouvements ondulés de la Manche.

Lorsque, arrivé au sommet de mon ascension, j’admirais le moulin de Crac’ha, je fis le tour du petit village associatif, dont les restaurations précédentes offraient un aperçu pittoresque de l’architecture locale.
Retournant sur la crête de la falaise, je plongeais mon regard dans l’éternité des côtes du Goëllo.

Ce fut les cris de centaines de pêcheurs, presque tous au niveau de la croix, qui abaissa mon regard une centaine de mètres plus bas. La mer, étale, était calme. Rien ne prévoyait qu’un drame puisse se tenir. Cependant, durant ces quelques minutes, les cris stridents s’élevaient de la mer, en une vague sonore ininterrompue.

Maintenant, de petites silhouettes, quelques points sombres dans l’eau, remontaient vers le rivage. Les besaces pleines de coquillages, les glaneurs aquatiques arpentaient, à grandes enjambées, l’étendue sableuse de ce désert liquide.

L’un des derniers à avoir quitté son poste, se trouva tout à coup prit par une vague. Le banc de sable sur lequel il évoluait venait d’être subitement recouvert. Pendant quelques secondes, je suivais les mouvements saccadés et brusques de cet homme, tentant de se dépêtrer, d’un sol qu’il sentait de plus en plus mouvant.

A vrai dire, il me sembla, après coup, que sa danse aquatique n’avait d’autre but que de le maintenir à la verticale. En effet, assez rapidement, un zodiaque des pompiers récupéra l’infortuné pêcheur, qui, pour ne pas perdre sa journée, avait conservé avec lui, l’intégralité des fruits de sa pêche.

Lorsque, redescendant le même chemin, j’arrivais sur la plage de ces pêcheurs, je trouvais un marché de coquillages, des étals de marchand, des commères vantant les produits de la saison, fraîchement ramassés. Je pris quelques coquilles et quelques huîtres, à un brave autochtone qui, les cheveux mouillés, grelottait de froid, dans son pull de laine. De loin, ils se ressemblaient tellement, ces pêcheurs, que je ne sus jamais si, celui à qui j’achetais ces fruits de mer, était bien l’infortuné, qui pour quelques coquillages de plus, aurait pu y laisser sa vie.

Jérémie Pierre JOUAN, Paris – 2002.

Nouvelles Bretonnes


 

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