On ne va pas en faire un fromage !
Nous roulions à travers les polders néerlandais, les canaux infectés
de moustiques, les champs de vaches. Nous avions quitté les abords
de Breda dans la matinée et nous dirigions vers Baarn, au sud d’Amsterdam.
C’était l’époque de la transhumance, mais au lieu
des rendez-vous classiques d’une côte azurée et surpeuplée, d’un
littoral embouteillé, nous étions partis dans le nord, à vélo, et
comptions faire un tour du Benelux par ses chemins de traverse.
Campant de fermes en villas champêtres, nous suivions
les vents chauds qui nous poussaient et nous guidaient. Nous n’avions
pas pour objet l’attrait culturel des contrées que nous visitions,
il s’agissait pour nous d’un voyage sportif, profitant ainsi de
l’intelligence des états du Benelux et de leur politique du transport
vert.
Nous étions dans la zone des lacs et canaux, là
où vivent de rares humains et tant d’animaux ruminants et d’insectes.
Nous ne voyons que de l’eau, entourant de larges étendues de prairies
herbeuses, il faisait beau, mais le ciel, au loin, se gâtait. Nous
« mangions » l’asphalte, changeant régulièrement nos relais, afin
d’assurer le maximum de kilomètres dans la journée. Pour cela, l’équipier
de tête emmenait le suivant, grâce à l’appel d’air provoqué par
son véhicule et le nombre de ses bagages (nous emportions notre
maison dans nos sacoches, effectuant souvent du camping sauvage,
faute d’accueil possible). Lorsqu’il sentait sa fatigue monter,
il suffisait au « premier de cordée » de s’écarter pour laisser
le second prendre sa place. Il pouvait à son tour être tiré un certains
temps avant de reprendre le flambeau. Ainsi nous parcourions plus
d’une centaine de kilomètres chaque jour sur des bicyclettes pouvant
peser entre soixante et quatre-vingt kilogrammes.
Nous avions trois villes pour objectif. La première
que nous venions de passer était Breda. La seconde, se trouvant
encore à quelques deux cents kilomètres de notre position, était
Epe, un village au centre d’une lande, pareille aux garrigues de
Provence, le climat en moins. Enfin, l’aboutissement de notre périple
était Underdendam, un hameau paumé à l’extrême nord de la Hollande
et dont nous avions appréciés les pancakes de son unique bar, lors
de notre premier « cyclovoyage ». Le camping n’était qu’un champ
longeant un chenal mort, où un percepteur venait le matin relever
les rares tentes qui n’étaient pas déjà parties. Il passait à dix
heures le matin, alors que bons nombres de cyclistes taillaient
déjà la route depuis deux bonnes heures, profitant de la douceur
du soleil, évitant une déshydratation précoce, mine antipersonnelle
pour la profession.
Nous venions de quitter un diamantaire peu banal,
qui avait eu la bonté de nous héberger dans son jardin, pour la
nuit. Après une vingtaine de kilomètres de Breda, le temps se dégrada
subitement. De gros nuages noirs s’amoncelaient depuis l’horizon
et nous recouvraient à une rapidité sentant l’orage. Selon nos plans,
nous devions, en poussant bien nos montures, rallier Breda à Baarn
en seulement deux jours. Un ami pouvait nous héberger dans un camp
scout pendant que nous serions à Baarn.
Mais, lorsque l’on se remémorait les deux nuits,
d’un précédent voyage, passées dans une chambre de colonie de vacances,
avec quinze lits, où nous avions le choix d’une literie, plutôt
que nos rugueux tapis de sol et nos duvets trempés, l’idée d’être
à nouveau accueillit dans ce temple du confort, après quelques jours
de tentes et de selles de vélo, nous réconfortait et nous maintenait
dans une bonne cadence.
Alors que conjointement, nous devisions sur ce
paradis cycliste, nous fûmes pris dans une averse prodigieuse, qui
inaugurait une journée noire et un peu trop humide. Selon nos plans,
nous devions encore parcourir près d’une centaine de kilomètres
avant notre halte. Or la pluie, qui venait du nord-est, nous forçait
à rouler les yeux fermés, la visière de nos casquettes abaissée
au maximum, coupant les rafales de pluie et nous protégeant le visage.
Nous avions profité d’une maigre pause pour envelopper nos bagages
dans des saces poubelles, afin de les protéger de la pluie, par
en haut, et de la boue, par en bas. Nos vélos étaient plastifiés,
nous restions en short et débardeur pour ne pas mouiller les changes,
que nous pourrions mettre une fois l’effort accomplit, pour ne pas
prendre froid. Et le corps ruisselant d’eau, comme une carrosserie
de voiture, le visage noyé et griffé par la force des gouttes, nous
« avalions » les kilomètres sans broncher, le regard à terre, dans
un silence de mort.
Lors d’une courte éclaircie, nous prîmes le temps
de nous arrêter et de nous faire chauffer un café, accompagné de
pain d’épice au Nutella avec du chocolat belge, acheté durant notre
traversée du Plat Pays. Le café servi, nous avions allongé nos jambes
pour calmer les battements sanguins de nos veines, et nous refroidir
lentement. Nous savions qu’il est plus difficile de repartir, mais
vu le temps nous envisagions de mettre à profit les prochaines heures
pour la recherche d’une aire de campement. Ces heures pouvaient
s’allonger, elles nous servaient à nous soutenir moralement, si
nous devions faire quelques kilomètres de plus pour trouver de quoi
dormir, cela nous avançait toujours. C’étaient les heures les moins
pires, avec les premières du matin. Afin d’immortaliser ce moment,
nous fîmes des photos de nous, les cheveux en bataille, trempés,
le regard hagard, ruisselants et fatigués.
Mais les seules populations autochtones que nous
rencontrions étaient celles de la région de Gouda dont nous nous
rapprochions. Et leurs meuglements répétés ne nous renseignaient
pas davantage sur les opportunités de villages vacances improvisés.
Nous longions des canaux, que suivaient également les nuages et
les espaces de repos abrités manquaient le long de ces digues. Dans
les champs, les ruminants longeaient les haies, à l’abri, eux aussi.
Au loin nous aperçûmes la silhouette d’un pont d’autoroute. Le fait
de se rapprocher ainsi de l’humanité, nous redonna du baume au cœur
et nous pûmes accélérer la cadence. Une fois cette grande voie de
communication franchie, nous découvrîmes sur la droite, un hameau
d’exploitations agricoles.
Nous entrâmes dans la cour de la première ferme,
dallée de béton, rectangulaire et longue. Il n’y avait personne,
un hangar métallique la fermait sur un côté. Celui opposé à la route
était clos par une haie, au pied de laquelle était installé un bac
a sable pour des enfants. Nous posâmes nos vélos contre le hangar
et entrâmes dedans, appelant à grand renfort de cris, les propriétaires
du bâtiment ouvert.
Au bout d’un long moment, un homme sortit d’une
chambre froide gigantesque et nous vit. Il accepta immédiatement
de nous loger et nous invita à poser notre tente sur le bac à sable.
La pluie qui avait cessé depuis peu n’indiquait rien de bon quant
à la nuit et l’idée de planter nos sardines dans du sable, ne nous
semblait pas géniale. Mais nous le fîmes, ravi de l’aubaine d’une
halte, certes précoce dans notre programme, mais tellement salvatrice.
Une fois notre habitacle monté, en quelques minutes
chronos, nos sacoches rentrées et nos vélos attachés, nous entreprîmes
de faire notre tambouille, l’heure était aux estomacs vides et torturés.
Il avait beau être six heures, nous avions faim, la journée avait
été rude. Nous pensions également souper, a nouveau, en soirée,
lorsque nos corps auraient assimilé l’effort physique, sous une
pluie battante et contraire. Sur la terrasse devant nous, le paysan
qui nous avait accueillit sortait de son hangar des chaises en bois,
qu’il alignait face à nous, en cercle. Nous nous demandions, entre
nous, si toutefois nous ne serions pas le cirque de la soirée, dans
ce hameau, mais rien ne venait nous éclairer sur la teneur de ce
qui allait se produire.
Et tandis que nous mangions, dans nos gamelles
en plastiques et nos couverts en inox, nous vîmes venir plusieurs
voitures qui entraient dans la cour et se garaient le long du hangar.
Au bout d’une petite demi heure, près de quinze personnes se trouvaient,
devisant devant nous. Ils prirent tous place, face à nous, en cercle,
nous saluant au passage. La bouche pleine, nous tentions de répondre
aux saluts par un hochement de tête, suffisamment contrôlé pour
éviter que l’assiette ne se renverse dans l’action. Ils étaient
tous là, à nous regarder.
Mais alors qu’ils sortaient des instruments de
leurs bagages, le paysan vint nous voir pour nous annoncer que,
ce jour là, la fanfare du village avait été invitée chez lui, pour
la répétition. Il jouait lui du basson. Il nous demandait de bien
vouloir écouter l’aubade afin de juger de sa qualité et de le conseiller
sur le son, sachant qu’un ethnomusicologue accompagnait notre équipée.
Ils se mirent à jouer, des airs de fanfare hollandaise. C’était
pittoresque et très sympa en même temps. Sur une terrasse détrempée,
ces quinze paysans s’amusaient entre deux fermes. La ferme voisine,
qui fermait le troisième côté de la cour, était celle du frère de
notre exploitant.
Ce dernier cultivait des champignons de Paris en
chambre froide, c’est de l’une de ses chambres qu’il sortait lors
de notre rencontre. Son frère, de la ferme voisine, était éleveur
et faisait du fromage. Il ravitaillait le fromager du coin en gouda
et autres délices lactés de la région. Chez qui nous achetâmes quelques
exemplaires de fameux spécimens.
Pendant une bonne heure, la fanfare s’époumona,
entraînée dans son élan par la présence d’un public étranger. C’était
bien plus grisant que de se déplacer hors de son pays, en tournée
par exemple. Là, c’était le public qui venait de lui-même. Alors,
emportés par les notes retentissantes et rythmées de leurs mélodies
teutonnes, ces paysans ménestrels profitèrent de notre poli bis,
pour réitérer l’exploit et nous en mettre « plein la vue ».
Alors que, évitant nos regards décontenancés, nous
tachions d’opter pour un visage respirant la bonne humeur, en nous
rendant aimable à nos hôtes. Sa femme, qui devait s’en apercevoir,
nous invita à partager le repas de famille. Discrètement, plus exactement
en douce, nous partîmes, un à un, pour ne pas éveiller les soupçons,
vers la véranda de l’habitation, située de l’autre côté du hangar,
par rapport à notre tente.
Lorsque reprenant pour la quatrième fois le french
cancan, les papys mélomanes se rendirent compte que le public avait
déserté, la musique prit subitement fin. Afin de prolonger leur
plaisir, ils se congratulèrent bruyamment les uns les autres, se
raccompagnant, s’embrassant, s’applaudissant. Enfin, la dernière
portière de voiture claqua. On entendit quelques bruits de chaises
que l’on entasse, puis le hangar ferma. Notre hôte se mettait à
table avec nous.
Nous en étions encore au café au lait accompagné
de spéculos, lorsque il vint nous rejoindre, avec la bière locale.
Il nous fallu passer du café au houblon, du spéculos au plat principal,
sans transition, comme cela se dit à la télévision. Sa femme préparait,
de son côté, un repas traditionnel pour nous honorer. Son plat faisait
plus suisse qu’autre chose, une forme de fondu au gouda, avec des
pommes de terre et de la charcuterie. Mais cela tenait au ventre,
ce qui était parfait pour nous. Nous goûtâmes également les champignons
de Paris, cultivés sur place, cédant aux dires de notre hôte qui
nous précisait que ses champignons avaient le goût du terroir, ce
qui en pays d’AOC peut faire rire.
Nous parlâmes surtout d’un sujet grave et mystique,
fondateur du mythe de l’humanité : la mimolette. Ce doux fromage
orange, que nous avons l’habitude de manger, fut religieusement
opposé au dogme du gouda, pur et divin. Un tribunal d’inquisition
fut même instauré pour juger un sacrilège inacceptable, des accusations
païennes criminelles. Il s’avère que, en France, certaines marques
françaises considèrent que ce fromage orange est hollandais, en
raison de sa texture égale à celle du gouda et de son mode de vieillissement
identique. Mais, notre paysan trouvait lui, qu’un tel produit ne
pouvait être qu’anglais, vu sa couleur. Nous avions également entendu
des anglais nous dire que ce formage ne pouvait être qu’hollandais,
puisque sa texture était celle du gouda, où que ce formage, s’il
n’était pas hollandais venait de France. Et notre paysan de s’emporter
que si le fromage avait été hollandais, il en aurait entendu parler,
que pour lui il devait être forcément anglais pour être à ce point
orange. Il nous conseilla de rencontrer le fromager du village,
chez qui son frère livrait ses propres produits. Il ne voyait pas
non plus ce fromage comme pouvant être français, car ce dernier
n’avait aucune odeur particulière, ni caractéristique. Nous étions
dans l’expectative. Et cette question existentielle nous taraudait
toujours. Nous reprîmes des spéculos, lorsqu’à nouveau des bières
apparurent.
Le frère, appelé en renfort par le producteur de
champignon, venait pour témoigner que la Hollande, n’avait jamais
collaboré, au point de fabriquer un fromage orange. Il tapait du
poing sur la table, le plat de pomme de terre sautait, le jeu consistait
à en attraper une en vol. Le frère se gratta la tête longuement,
mais de mémoire de hollandais, il n’avais jamais vu ce fromage et
doutait bien de son existence.
Nous promîmes d’envoyer une part de vieille mimolette
lors de notre retour de vacances, afin qu’ils puissent faire à leur
tour une enquête sur le sujet. Les deux frangins n’en démordaient
toujours pas.
Et c’est ainsi que, le lendemain, nous nous rendîmes,
tous ensembles, chez cet artisan laitier de la région du Gouda.
Nous lui expliquâmes notre situation, présentâmes ce produit pourtant
si simple à acheter en grande surface chez nous. Le fromager chercha
dans plusieurs livres des exemples de ce formage, des spécialités
approchantes, mais il ne trouvait rien. Ses ouvrages étant en hollandais,
il ne nous était pas aisé de les comprendre, nous ne pouvions pas
le guider. Cette simple conversation de routine, que nous avions
quasiment à chaque étape d’hôtes, dégénérait doucement chez ceux-là,
tellement fier de leurs vaches et champignons.
Le verdict du fromager ne vint jamais, lui non
plus n’avait jamais entendu parler d’un tel produit laitier, la
suspicion s’abattit sur nous, et nous prîmes congé, l’air un peu
fautif.
Nous quittâmes cette ville plus vite que prévu,
cependant pourvus de bons goudas vieux, et roulâmes vers notre paradis
scout de Baarn. Ils ne reçurent jamais le colis de mimolette. Nous
l’avions cependant acheté à notre retour, mais si vous en avez déjà
mangé, de la vieille, vous comprendrez qu’il n’en restait plus lorsque
nous rentrâmes à la maison avec le paquet.
Il m’a depuis fallu l’aide d’Internet, pour comprendre
l’origine de la confusion, qui pour une fois et bien malgré eux,
mêlaient, de manière discriminatoire en matière culinaire, les anglais.
C’est en consultant un site Internet de la région lilloise que j’ai
découvert le pot aux roses : « Fromage en boule, à croûte grise
et à chair orangée, que l'on désigne aussi sous le nom de vieux
Hollande dans la région lilloise, la mimolette est jugé suffisamment
bonne après un affinage qui peut aller jusqu'à 24 mois pour un "vieux
cassant" ». C’est ce dernier que je préfère.
Il y avait bien, néanmoins, le mot Hollande sur
l’étiquette !
Paris, Septembre 2005.
Nouvelles
Cyclotouristes
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