Plogoff, la Guerre des Pierres
J’étais en Suisse, je crois, quand elle se leva ce matin-là. Elle
habitait chez moi depuis quelques semaines. Nous nous étions revus
lors d’un dîner chez mes parents. Dix ans de séparation, peut-être
plus. Nous avions tout deux oublié d’entretenir cette relation et
la vie, la distance nous avaient séparé physiquement. Mais ce matin-là,
elle se leva, plutôt qu’a l’accoutumé. Elle se dirigeait vers la
cuisine, d’un pas hésitant, l’œil vitreux des nuits un peu trop
courtes. En passant devant l’entrée, elle ramassa machinalement
le courrier que le concierge avait glissé sous la porte puis le
posa sur la table de la cuisine.
Après quelques gorgées de café, ses neurones en
partie reconnectés, elle entreprit de classer les missives. Mon
travail consistait à recevoir de nombreuses lettres auxquelles,
par fainéantise, je ne répondais pas toujours. Deux tas disproportionnés
naissaient sous ses yeux, à mesure qu’elle classait notre correspondance.
Soudain, sous une lettre de relance du syndicat de l’immeuble, elle
trouva un faire-part. L’enveloppe était petite, grise comme un ciel
plombé d’hiver, une grande croix noire ornait le côté gauche et
le cadre de l’adresse, lui-même sombre comme la mort, donnait à
l’ensemble un goût lugubre. Elle n’était pas le destinataire, ce
qui la rassura, mais la provenance de l’expéditeur l’inquiéta. Plogoff.
Elle me connaissait de nombreuses amitiés dans la région, mais aucune
à Plogoff, ni dans les environs. Elle se demanda s’il était particulièrement
utile de m’annoncer la mauvaise nouvelle alors que je me trouvais
à l’étranger, ou s’il valait mieux attendre mon retour qui était
programmé pour la fin de la semaine. L’heure matinale entrava sérieusement
sa réflexion sur le sujet. Et s’il n’y avait eu ce bol de café tiédasse…
Je séjournais au Manhotel Auteuil de Genève, un
hôtel de luxe fort sympathique, près de la gare et du siège de mon
entreprise. Je venais juste de me lever et tentais de faire mon
nœud de cravate pour aller prendre mon petit déjeuner, avec d’autres
employés en transit, également habillés en pingouin. Je regardais
la météo des pistes de ski, fasciné par le fait que suivant les
chaînes, la température variait dans une même station. Les noms
des villages mentionnés étaient à eux-seuls tout un roman, tant
l’aspect ridicule de leur prononciation suffisait à l’évocation
des alpins de Balzac.
Tandis que j’avalais petits pains au lait, tartines
de miel et vidais le stock de café de l’hôtel, le téléphone sonna,
mais dans ma chambre. Je continuais, imperturbable, espionné par
des regards endormis, à m’emplir la panse, dans la crainte que le
déjeuner ne tarde. J’en profitais pour répondre, sans conviction,
aux coups d’œil d’une des employés, qui semblait attirée par les
traces d’oreiller qui me zébraient le visage.
C’est en remontant prendre ma sacoche, que je trouvais
le message de mon amie. Elle semblait visiblement bouleversée, présumais-je,
sans me rendre compte de l’heure de l’appel et de nos états respectifs.
Le téléphone à peine raccroché, je sentis le vide s’emparer de mon
être. Plogoff, chef-lieu de l’Intifada bretonne de l’année 1980,
la guerre des pierres contre le nucléaire, qui prit fin, lorsque
le Président de la République François Mitterrand, abrogea, après
le 10 mai 1981, l’atomisation de la Pointe du Raz. L’évocation de
cette bourgade me ramenait à l’année 1999, lorsque dix-huit ans
après les évènements, j’avais entrepris le tour de Bretagne à vélo.
Cette année-là, je m’étais vu contraint de trouver refuge, sur les
hauteurs de Plogoff. Une tempête approchait qui m’empêcherait de
camper, malgré mes intentions premières.
Il m’avait ouvert sa porte, comme il le faisait
lorsqu’il était jeune et que passaient les vendeurs de nouvelles,
chiffonniers, tailleurs et autres ambulants. Son visage portait
les marques du Big Bang, tant il semblait être l’aïeul de l’humanité
et cela lui donnait la sage profondeur de la connaissance naturelle
ancestrale. Il parlait peu, mais cette année-là, il fut prolixe.
Il s’était exprimé, avec le timbre d’une voix d’outre-tombe, fatiguée
par les années de labeurs, de tabac, de répression d’une langue
qui lui était pourtant maternelle. Il semblait porter à lui seul
le passé de l’humanité, et malgré cela, sa tenue était droite, arrogante
presque, fière.
Je ne l’avais jamais revu, il m’avait pourtant
fait héritier de sa sagesse, par devoir, par gentillesse, parce
qu’il comptait ce temps que je brûlais inconsciemment. Il m’avait
offert ma deuxième naissance, me passant le relais de notre mémoire
commune. A cet heureux évènement, s’associait une douce contrainte,
celle d’enrichir, d’exprimer et de transmettre mon héritage, afin
que la culture qui m’unissait à lui ne meure assassinée par la standardisation,
le nivellement culturel des masses, l’article 2 de la Constitution
française.
C’était en haut d’une côte que se trouvait sa maison.
Passant Plogoff, et bien avant les Trépassés, alors que je poursuivais
ma route vers le Raz, j’apercevais la silhouette trapu d’un hameau.
Au fur et à mesure de mes coups de pédales apparaissait la bicoque.
Vieille ferme traditionnelle de Bretagne, renfrognée, faisant le
gros dos aux vents atlantiques. Son toit d’ardoise et ses murs de
granit sifflaient à la tempête qui se levait. Il était debout, droit
comme un menhir, devant sa barrière, dans l’honneur de sa vieillesse.
Je le regardais quelques instants, maintenant le rythme de ma machine,
il me fit signe et je m’arrêtais. J’avais à peine commencé ma requête,
d’un logis de fortune, qu’il s’était déjà effacé, m’ouvrant les
portes du calme et de la chaleur de son foyer. Je posais mon vélo
dans l’une de ses remises et prenant mes premiers effets personnels
dans les sacoches, je le rejoignais dans sa pièce principale. Un
feu la chauffait et l’éclairait. Dehors, le ciel bouché ne laissait
plus passer la lumière du jour. On entendait sur la lande s’abattre
les rafales de pluies qui nous arrivaient dessus. La cheminée fumait
légèrement, certainement à cause du refoulement de la fumée, provoqué
par un vent trop violent. La nuit hululait aux blessures de la houle.
Dans la pénombre de son habitat, assis sur un long
banc de chêne, je l’attendais, qui remettait son foyer, pour que
se diffuse, au mieux, la chaleur de l’âtre. Il maniait le tison
avec dextérité, organisant une véritable construction militaire
de cendres, autour des braises rougeoyantes. Quelques minutes plus
tard, la sensation de chaleur emplissait la pièce, malgré les courants
d’air très frais, glissant par toutes les petites ouvertures, que
cette vieille bâtisse recélait.
Il se tourna lentement vers moi, prit une pause
royale et se statufia ainsi de longues heures, en me dévisageant
consciencieusement. Durant cette transformation physique, il m’invita
à lui faire part de l’objet et du déroulement de mon voyage, ainsi
qu’à me présenter à lui.
Je parlais, il écoutait, semblant se recueillir
dans une profonde méditation. De temps à autres, par quelques onomatopées,
il m’encourageait à poursuivre mon récit. L’idée, que je puisse
souhaiter visiter la Bretagne à vélo, afin d’en apprécier chaque
recoin, que je puisse organiser une forme de Tro Breizh laïque,
inspiré des lieux, où la destiné politique de Bretagne, à diverses
époques, se joua, le satisfaisait. Intéressé par mes connaissances
historiques en matière bretonne, il profita de l’occasion, qui lui
était offerte, de s’entretenir avec son semblable, pour m’instruire
de sa vision du monde breton.
Ainsi, durant le reste de la soirée, tandis que
l’apocalypse, à l’extérieur, répandait la désolation sur la pointe,
tapis dans l’obscurité programmée et la chaude douceur de son intérieur,
nous parlions de notre passé, de nos ancêtres et de notre futur.
Ses propos étaient clairs, il ne connaissait nullement
le gâtisme précoce. A son âge, il regrettait de devoir mettre cinq
minutes, désormais, à faire les mots croisés du Monde. Je n’ai jamais
vraiment aimé ce jeu, mais lors de quelques unes de mes tentatives,
je me rappelle, n’être jamais parvenu au même résultat, en un temps
similaire.
Puis la conversation, suivant son cours logique,
entra dans le vif du sujet local, l’Intifada de Plogoff, entre 1979
et 1981, la guerre des pierres. A cette époque, EDF et les pouvoirs
publics, afin de permettre l’autonomie énergétique de la France,
louable pensée, avaient eu l’idée saugrenue, d’utiliser la Pointe
du Raz, pour y construire une magnifique centrale nucléaire.
Or, la Pointe du Raz est l’un des sites habités
les plus anciens de Bretagne, c’est également un espace naturel
de toute beauté, ainsi qu’une réserve animale importante.
Mais le projet, parfaitement bien ficelé, avait
juste un défaut, celui d’ignorer le peuple breton. Ce dernier, par
sa jeunesse essentiellement, mais aussi par les riverains, dont
cet homme qui me racontait ses événements, prit les choses en main
et organisa pendant plusieurs mois, de nombreuses manifestations
ainsi que l’occupation de la Pointe du Raz. Les forces de l’ordre
avaient beau tenter de nettoyer, de karcheriser ces voyous aux cheveux
longs, rien n’y faisait. Ces derniers revenaient chaque week-end,
les coffres de voiture pleins de cailloux. Et dès qu’ils entraient
dans le théâtre des opérations, la police et la gendarmerie entamaient,
contre leur gré, leur stage militaire pour parer à toute prochaine
Intifada.
La lapidation programmée de la maréchaussée dura
de long mois, durant lesquels à dates fixes, l’on remettait cela,
méthodiquement. Il fallut que le candidat à la Présidence de la
République Française, François Mitterrand, promit l’abandon du projet
de centrale nucléaire, s’il était élu, pour que, à mesure qu’approchait
l’élection, les pandores relâchent un peu la pression. En ce mois
de mai 1981, à quelques jours seulement de sa victoire historique,
après tant d’années de candidatures malchanceuses, le tout nouveau
Président de la République officialisait la restitution de la Pointe
du Raz au peuple et aux bretons, mettant en terme à deux ans de
conflit local. Le peuple avait gagné et cette victoire devenait
celle des bretons. Ainsi, au même niveau que le Marquis de Pontkallek,
l’imaginaire breton plaçait, dans son panthéon, la guerre des pierres
de Plogoff.
Il était très tard dans la nuit, lorsque, par l’effondrement
du feu, nous nous rendîmes compte de l’heure avancée. Nous allâmes
nous coucher. Je dormis à terre, sur mon matelas de camping, dans
mon duvet. Lui avait rejoint son lit, dans une autre partie de la
pièce, masquée par une grande armoire.
Je l’avais quitté le lendemain, lorsque les vents
violents étaient retombés, puis je lui avais écrit, nous avions
correspondu. Dans les années qui suivirent, je trouvais même le
temps de lui rendre visite, un week-end par an.
Cette nuit, que nous avions passée à deviser de
notre contrée, ainsi que l’intelligence de ses propos et de ses
conceptions m’avaient subjugué. Il s’était exprimé avec calme et
la justesse de ses démonstrations et conclusions lui conférait une
sagesse ancestrale, celle qui, par la transmission orale des traditions
et de la culture, accompagna les générations qui vécurent en Bretagne.
Ce faire-part jetait l’ombre, sur sa lumière intellectuelle
qui m’avait éblouie, comme une bougie qui meurt. Sa lueur vacillante,
s’était gaillardement élevée, illuminant mon monde une dernière
fois, avant de s’éteindre brusquement, à la vue de l’enveloppe noire,
faute de combustible.
Quelques heures plus tard, je commandais à la gare
de Genève, un aller pour Quimper. Et le lendemain, je débarquais,
pour lui rendre un dernier adieu, sur la lande de la Pointe du Raz,
à proximité de Plogoff, où il serait enterré. Lors de son inhumation,
comme sur une tombe juive, je disposais sur la sienne quelques pierres
ramassées non loin, en souvenir de cette époque, de cette soirée
durant laquelle, me contant sa guerre lithique, il avait enflammé
mon imagination et forcé mon admiration.
Jérémie Pierre JOUAN, Paris – 2001-2005.
En hommage à Arnaud Maisonneuve et Maurice De Jacquelot.
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