Sois plus Heureuse...
D’avoir succombé à mes charmes, tu as gâché ton
expérience. Pourtant tu m’avais donné le meilleur de toi-même, ta
compréhension, ton soutien et ton amour. Tu m’avais suivi sur les
chemins de mes illusions, me regardant combattre ces moulins animés,
que seul le vent mauvais parvient à remuer. Accompagnant de ta chaleur
mes divagations solitaires, mes chimères hallucinées, je m’étais
senti avec toi plus fort, invincible même, conquérant.
Et tu restais suspendue, attentive, dans l’espoir
que je finisse par te voir, te reconnaître et t’aimer. Tes espérances,
légitimes, t’aidaient à supporter ma réserve, mon inconscience.
Et si mon monde restait clos, hermétique à tes avances, c’est avec
cette affection constante, pleine et entière, que tu m’enveloppais,
veillant mes insomnies comme une mère son enfant. De ce réveil sidéral
où, entretenant la flamme de ma survie, tu m’avais sorti des bras
d’Orphée, de ces nuits turbulentes, peuplées de canards décapités,
je ne voyais les enchantements, voguant à la proue de mes certitudes,
visionnaire du néant, méprisant les icebergs de ma déchéance.
Ainsi perdu dans ma recherche, pathétique jusqu’au
bout, je restais sourd à ton chant, mon cœur muré ne laissant dépasser
que le brillant d’un canon poli. Aveugle, ta présence me semblait
normale, nécessaire, superflue et si lointaine. Tu étais le combustible
de mes actions, mais une énergie que je considérais comme non renouvelable,
sans résidus ni déchets à recycler. Tu étais mon environnement,
tellement commun, si présent, qu’il ne m’apparaissait peu utile
de le préserver, comme le font les entrepreneurs aujourd’hui de
la nature, en pensant qu’après eux viendra le déluge.
Ainsi ces quelques mois où, soulevant ta croix,
tu tentais d’atteindre le sommet de mon Golgotha, je n’avais pour
toi qu’insensibilité, ignorance et délaissement. Alors que tu perdais
ton temps, si précieux, à m’offrir ce que je ne pouvais recevoir,
j’emportais avec moi le nectar de ta jeunesse, dans l’oubli de mes
pensées sauvages et interdites, de mes songes indécents.
Sois plus heureuse, maintenant, je reste fidèle
à ma liberté et te rends tes serments.
Tu voulais me comprendre, que je te fasse part
de mes peurs, mes envies et mes conceptions. Tu me parlais de partage,
de complicité et de solidarité. Ma découverte était pour toi une
quête, la recherche d’un paradis païen perdu, d’un graal inaccessible.
Tu souhaitais tant être en moi, dans moi, comme un pilote conduit
son appareil, dans l’immensité ouverte des airs. Je ne devais plus
avoir de secrets pour toi, la moindre de mes pensées ne pouvait
t’être que naturelle, un fait logique découlant d’une parfaite démonstration.
Et tu rêvais de cette union, d’un respect, d’une confiance absolue,
d’une fusion siamoise de nos corps et de nos esprits. L’amour nous
rendait unique, nous élevait au rang divin, nous séparant du monde
par un rideau de bonheur, tour de verre sentimentale.
Alors, pour te rapprocher de moi, tu t’es engagée
dans mes combats, dans ma folie, recherchant la source, la goutte
première, enfouie aux tréfonds de mon être d’où jaillissait ce fleuve
bouillonnant et écumant, en perpétuelle crue, emportant, tumultueux,
sur son passage, les quelques digues que la raison plaçait sur son
chemin. Peut-être souhaitais-tu canaliser ce courant alternatif,
le transformer, le changer de parallèle pour qu’il rejoigne la série,
la norme.
Mais, insoumis et libertaire, comme l’anguille
visqueuse, j’échappais à ta protection et zigzaguant dans mes eaux
troubles, je filais à l’anglaise. Aux caresses que tu me réclamais,
je ne répondais que par mon plaisir. Indifférent à tes envies, capitalisant
le bonheur au détriment du couple, je renonçais aux partages, à
ton acceptation. Mon univers emprisonné m’interdisait le réel, modifiait
mon quotidien, m’empêchant de vivre la plénitude de mes sentiments.
Désorienté, je cultivais un autre monde, hors du temps présent,
dans l’innocence de l’inconnu.
Sois plus heureuse, maintenant, je reste fidèle
à ma liberté et te rends tes serments.
Aujourd’hui, je ne peux être qu’accablé par mon
comportement. Tout est de ma faute, car je n’ai pas voulu croire
en ton amour. J’ai voulu, à tort, qu’il ne me soit indispensable,
qu’il reste unilatéral, par égoïsme, par cupidité. Je n’ai su t’accueillir
comme tu me le demandais, replié sur moi-même et inapte aux relations
passionnelles. Je restais froid à ta douceur, à ton souffle aimant,
à la brillance de ton regard, amoureux, lorsqu’il se posait sur
moi. Je ne voyais que mon intérêt, que ma situation propre, que
mes hésitations, mes doutes et mes certitudes. Puisant dans mon
passé les clés d’un avenir fermé, je construisais cette muraille,
de complexes, de remords et de regrets.
Dans mon monologue narcissique, je m’aimais. Je
n’aimais que moi et ne voyais que ma personne. Ton amour, comme
les vagues de l’océan frappant la côte avec violence, ne pouvait
forcer la carapace rocheuse de mes sentiments. Tu n’existais que
dans les brumes de mon kaléidoscope, image flottante et passée,
aux contours incertains. Tu étais ce vent d’embrun, dont l’odeur
maternelle, permettait la résurgence de la mémoire première, enfouie
dans les sédiments de l’existence, trésor disparu des civilisations
mythiques. Abîmé dans ma contemplation nombriliste, je renonçais
à ta clairvoyance, je repoussais tes tentatives, comme le gréviste
de la faim le fait des plats tentateurs que ses bourreaux lui présentent.
Mon avenir est certain, maintenant, noyé dans mon
immensité imaginaire, ballotté par les vagues à l’âme de la solitude,
il me reste l’écriture, pour louer cette liberté, cette prison irréelle,
qui m’attire comme la lumière le fait d’un insecte, vers la sécheresse
humaine, le désert sentimental, l’extase libertaire de l’intellect
sublimé, de l’affectif terrassé, ange déchu de ma nouvelle religion.
Mes prêtres célèbrent l’Ankou, dans l’obscurité florissante de ma
métamorphose inhumaine.
Mon corps à terre, n’est désormais plus que l’enveloppe
d’un esprit, cathare, hérétique. Mon pauvre amour, sois plus heureuse,
maintenant, mon pauvre amour, je t’en remets au vent.
Jérémie Pierre JOUAN. Paris, le 25 janvier 2006
– D’après "Je t'en remets au vent", Hubert-Félix Thiéfaine.
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