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Théorème de la dualité

Nous étions à la station Ternes et je la regardais qui se remettait de sa petite course, avant que les portes du métro ne se referment. Elle était descendue, mais semblait hagarde. La rame, sur ses rails accélérait son mouvement et disparaissait dans le tunnel, vers l’Etoile.

Je tentais de lui parler, lui raconter ce que son regard mouillé m’avait appris sur ces larmes qui perlaient le long de ses joues. Elle m’avait écouté, hochant la tête par moment, répondant, à d’autres, par des onomatopées, me donnant l’impression de m’entendre, semblant partager une certaine forme de plaisir à engager en ma compagnie la conversation.

Une sorte d’amitié naissait, de cet échange profond, intime, qui s’avérait fructueux. Sa nervosité se calmait, elle acceptait même d’aller boire un café, dans la brasserie la plus proche.

Là, assise, elle commanda un petit crème, puis se mit à astiquer sa bague, un anneau de métal, simple, en forme d’alliance avec une vie, que je ne connaissais pas si bien que cela. Je pris mon habituel café de l’après-midi, jetant des coups d’oeils à droite et à gauche pour tenter de trouver un sujet de conversation qui puisse combler le vide qu’avait laissé notre intrusion dans cet établissement.

Il n’y avait rien. Pas un chat, pas un serveur malhabile ni une caissière hautaine refaisant ses comptes pour impressionner la clientèle. Alors, par dépit, je repris mon discours là où je l’avais laissé, tentant de la convaincre que peut-être rien n’était terminé entre eux, dès lors qu’elle puisse entendre les autres, leur faire confiance et s’engager contre les bonnes garanties.

Elle me répliquait qu’il était plutôt tolérant, que son ami était solide, qu’il représentait beaucoup pour elle, mais qu’elle craignait que cela ne soit pas réciproque, d’être déçue, de ne plus se sentir aussi libre.

Je la pressais de questions, espérant comprendre et l’aider dans sa démarche. Elle pleurait à nouveau, de chaudes larmes doublées de sanglots longs comme des violons. Je m’imaginais soudainement ce que pouvaient voir ces yeux, à travers les larmes qui formaient un océan salé sur la pupille. Je voyais, pour ma part, toujours cette séparation, pour la deuxième fois. Il y avait quelques différences entre les deux versions, peut-être dues à la salinité des larmes, au temps qui passe. Mais elle, que voyait-elle ?

Puis, comme un intersigne, sorte d’avertissement divin frappant les bretons croyants et les prévenant d’un quelconque danger imminent, j’entrevoyais l’idée que ces mêmes larmes qui me renvoyaient, en image, les heures précédentes, lui apparaissaient sous la forme futur, comme une vitre sans teint, dont l’on regarderait alternativement les deux faces.

Elle lui avait promis tant de choses, tant d’engagements, que cette somme, aujourd’hui, lui paraissait insurmontable. N’avait-elle pas la semaine passée annoncé, qu’après mûres réflexions elle souhaitait le rejoindre sur son chemin ? Mais entre-temps, les obstacles à franchir, qu’elle tentait d’esquiver à chaque fois, se rapprochaient, s’accéléraient, pour revenir, plus pressant, hanter ses nuits et son avenir. Elle voyait donc un risque, celui de la liberté, sexuelle et quotidienne. Un engagement signifiait pour elle l’abandon de sa pleine sexualité. Elle ne voulait pas voir le cadre de cette union, car ses frontières se seraient écroulées et, les reconstruire lui aurait trop coûté en émotions, en craintes et en luttes. Ne comprenant le message, je lui en demandais l’explication.

Elle m’annonça alors sa bisexualité, son désir de ne se voir enfermée dans aucun carcan. Mais ses yeux trahissaient le contraire, ils indiquaient une envie de s’engager. Cependant, de mon côté du miroir, tournait en boucle ce message, celui de son ami acceptant l’idée d’une double vie, afin qu’elle ne se prive de sa pleine sexualité, qu’elle ne trahisse pas son être, sa spécificité, pour un confort somme toute éphémère.

Mais cela, semble t-il, n’était pas de nature à rassurer cette jeune fille. Elle préférait rompre avec ce bonheur, prétextant que le concept du couple ne lui convenait pas, qu’elle préférait son autre penchant, moins définitif. Je n’arrivais pas à comprendre si cette raison était celle qui motivait sa décision, ou si elle n’était que le masque de ses illusions et de ses peurs féminines.

Et perdue dans sa dualité, oscillant entre son désir d’assouvir un bonheur entraperçu et la crainte d’en perdre un autre, elle préférait la retraite. Comme les armées napoléoniennes, étant allée aux bords de ses rêves, elle capitulait, laissant près d’elle, en forme de dévastation, un espoir suspendu et impénétrable.

Mais elle m’avoua aussi, à l’approche des fêtes, ne pas savoir comme gérer sa relation avec son ami. Il ne lui semblait pas possible de lui dire qu’elle ne pouvait les passer avec lui. Elle préférait rompre, détruire ce qu’elle avait patiemment construit, plutôt que de voir son fil rompu par un tiers, ce qui, et c’était compréhensible, l’aurait fortement touchée.

J’esquissais la possibilité contraire, à savoir que s’il avait été tolérant, comme elle l’indiquait, il aurait alors accepté cette épreuve de plus, espérant toujours une amélioration de leur relation.

N’en pouvant plus de ses émotions, elle se complaisait maintenant dans un silence profond, durable et pesant, comme si elle mesurait les décibels d’un univers urbain en ébullition.

Notre café bu, nous nous rapprochâmes du métro, elle voulait poursuivre son chemin. A peine arrivée, elle descendit sans même se retourner. Déçu, je me détournais à mon tour et partait. Derrière moi résonnaient des pas qui, je crois, se rapprochaient.

Mais ils n’étaient que l’écho de sa fuite, le souvenir effacé de son être disparu. Je reprenais ma route, libre et solitaire, comme un cow-boy du grand ouest. Et peu à peu, l’image même de son apparition me semblait étrangère à moi-même, jusqu’à l’oublier, l’enfouir au plus profond de moi, comme un souvenir malheureux. Le miroir de larmes salées s’était asséché, laissant sa place à un regard noir, cristallin, qui lui-même s’estompait. La projection intime avait pris fin, sans générique, brusquement, au détour d’une phrase, comme une œuvre incertaine, un requiem inachevé.

Paris, le lundi 12 décembre 2005

Nouvelles Intimes


 

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