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Une Bonne Affaire

Il était installé depuis une dizaine d’années dans la région et son entreprise qui jusque là végétait s’était subitement emballée, laissant entrevoir des jours meilleurs. Il n’avait pas chômé depuis tout ce temps.

Il arriva par Lyon un beau matin de janvier. Il venait d’acheter une ancienne scierie qui possédait également une boutique de vente à la découpe. L’affaire avait été rapidement conclue. A cette époque, la situation dans le bois, qui était déjà difficile, s’était aggravée subitement au lendemain de l’ouragan qui frappa les côtes bretonnes à la fin octobre. Le cours du bois effondré ne semblait pouvoir se relever. La filière voyait ses premières usines fermer. Quelques années plus tard, il ne restait de ce florissant commerce que quelques enseignes moribondes qui luttaient encore pour leurs survies. Le bois d’Asie devenant moins cher, la lutte inégale tournait au désavantage des premiers.

Ainsi, l’entreprise criblée de dettes avait cédé sa propriété pour un coût minimum, qui remboursait le passif.

Et René avait entamé les démarches en mairie et en préfecture pour faire modifier sa raison sociale. Il ne souhaitait nullement, à lui seul, défi surhumain, relever un pan écroulé de l’économie hexagonale. Il devait encore attendre quelques jours avant de pouvoir déposer les statuts de son entreprise. Ce n’était plus qu’une question de temps.

En effet, après ses études de commerce dans une école appropriée, il avait fait une enquête économique assez particulière. Alors que ses camarades concourraient pour l’obtention du meilleur poste, de la meilleur paye, des plus grandes responsabilités et rivalisaient entre eux quant aux nombres de secrétaires à leur disposition, lui cherchait un endroit en France, en province, où la demande ne serait pas encore satisfaite, et où, surtout, cette dernière allait rapidement devenir importante. Depuis le baby boom qui avait accompagné la génération de ses parents, il avait calculé, conçu et pensé son plan avec cette précision méthodique des visionnaires individualistes.

Et ce fut un lundi que la réponse, la dernière arriva. La préfecture saluait l’implantation de son établissement, la création de quelques emplois dans un bassin, resté vide depuis sa création. Le plateau de Chambaran, non loin de Grenoble, peu accueillant, n’imaginait pas voir ce qui deviendrait un fleuron de l’économie local. Les Pompes Funèbres René pouvait désormais ouvrir. Sa fortune était assurée.

Mais les premières années furent difficiles. Il fallait se construire une clientèle, qui se faisait relativement rare et peu fidèle. Mais René savait que son plan fonctionnerait. Il lui fallait du temps. Le temps était la clé de son succès et il s’était promis, qu’avant dix ans, il serait riche.

Alors qu’il ponçait, préparait ces cercueils, il regardait à travers la vitrine la tête de ses futurs clients. Il devinait leur manie, leur radinerie, leur rancune. Il surprenait, levant les yeux à l’improviste, ceux qui seraient la crème de sa clientèle. Ces derniers, passant devant l’enseigne, s’arrêtaient, regardaient, comparaient prix et marchandises, dans la prévoyance tranquille de leur décès. Il les aimait bien ceux là. Habituellement ils payaient tout avant, mais oubliaient l’essentiel : les corbeilles de fleurs à profusion, la livrée noire sur le corbillard, et les petits plus qui font de cette cérémonie unique une réussite. Evidement, cela se facturait, et était même proportionnel à la douleur ressentie des familles. Mais il fallait bien vivre et tant que le client partait content, il avait de bonnes raisons d’espérer, de croire en un avenir radieux pour sa profession.

Mais alors qu’il se frottait les mains, de mauvaises nouvelles assombrirent son horizon, chaque jour plus nombreuses, à la radio. Les progrès de la médecine le terrifiaient. Les chercheurs venaient en quelques semaines d’isoler des gènes liés à certains types de cancer, les cellules souches donnait de plus en plus d’espoir de survie, limitaient les risques de maladies mortelles. René se disait qu’il faudrait encore vingt ans aux chercheurs pour parvenir à de bons résultats. Il en profiterait certainement, et son activité perdurera. Mais il craignait que la stabilisation des décès n’entraîne une certaine monotonie et ne perturbe ses calculs. Après tout, il fallait laisser faire le destin, tel était d’ailleurs la devise de son enseigne.

Parfois le soir, il se mettait à rêver d’une épidémie de peste, comme celles du Moyen-Âge, ou à une nouvelle maladie qui ne toucherait que les citadins (lui vivant à la campagne serait ainsi épargné, ce qui était logique, afin que les enterrements aient lieu). Mais les médecins résolvaient la moindre pathologie, trouvaient des vaccins aux grippes humaines, aviaires, porcines, ovines et bovines. Il y avait certes quelques gains à chaque nouvelle aventure de Dame Nature, mais, ils étaient si nombreux sur le marché et sa région si saine, que ses chiffres ne variaient que de très peu.

Il n’avait pas à se plaindre, ses prix étaient compétitifs et il remboursait au mort la différence si ce dernier trouvait moins cher ailleurs. Son bois, qu’il découpait lui-même était toujours adapté aux besoins du mort, qui ne se plaignait jamais. C’est pourquoi, au bout de ces dix ans, il eut envie d’une embellie.

Il se mit à la spéléologie. Il savait que son salut passerait par là. Il s’appliqua tellement qu’il obtient rapidement son diplôme. Il ne prenait aucun risque inutile et ses gestes gracieux étaient efficaces, précis et utiles. Il acquis localement une renommée importante en spéléologie. La région montagneuse, propice à ce sport, comptait de nombreux adeptes, aussi, sa popularité aurait quelques retombées sur son affaire.

Et bien qu’il passait plus de temps à converser avec les morts qu’avec les vivants, malgré ses habits sombres, son regard d’acier, il était de plus souvent invité dans la région, lors de soirées privées, des dîners mondains. Et René, avec son humour noir, s’y rendait systématiquement en corbillard. Il jubilait à l’idée de ramener un congénère ivre, à l’arrière de son taxi. C’était devenu également le clou de ces spectacles où, en fin de soirée, le plus ivre était transporté de force par l’assemblée et jeté au fond de la lugubre plate forme, comme un vulgaire cadavre, devant une troupe ivre et hilare.

Un soir qu’il rentrait, un peu éméché, il assista à une scène étrange sur l’autoroute A49. Il rentra tard ce soir là chez lui. Le lendemain, sa boutique resta fermée. Il était malade et n’avait pas pu ouvrir. Ses employés au chômage technique étaient rentrés chez eux, ils savaient qu’ils seraient payés quand même. Ce n’est que le surlendemain, qu’il avait rouvert, en pleine forme à nouveau. Fier et heureux de son entreprise.

Il avait eu raison d’ailleurs. Alors que la veille personne ne s’était présenté, le rideau étant fermé, deux familles attristées, en pleurs, réclamaient ses soins éclairés pour leurs trépassés. Comme à son habitude, flegmatique il rassura les familles, elles avaient tout le temps pour se décider et immédiatement il entonna sa litanie, maintenant bien rodée. Assez rapidement, alors qu’il leur demandait une semaine de réflexion, les deux familles, réconfortés par ses paroles signaient sur le champ et doublaient le prix des obsèques. René pouvait se frotter les mains, ce n’était qu’un début.

Et les jours passèrent, les affaires prospérèrent. Chaque matin, entre deux ou trois familles se pressaient à sa porte. Et lui, comme un psy que l’on consulte avec vénération, dispensait ses condoléances avec une obséquiosité toute professionnelle. Le printemps s’écoula, lentement. Il avait du embaucher les rares jeunes que comptait encore la région. Il les entretenait au vin, leur interdisant l’eau de source, que seuls les morts pouvaient goûter. René avait quelques lubies parfois, que ses employés excusaient immédiatement devant certaines largesses patronales. S’il fallait que les enterrements aient lieu en temps et en heure, les revenus de plus en plus importants étaient partagés avec une certaine générosité.

René ne pouvait pas se permettre de voir ses employés le quitter, il craignait une rapide pénurie de main d’œuvre.

Mais ce qui le rassura, ce fut de voir l’âge des candidats à l’embaumement se diversifier. Quelques jeunes, parfois enfants, vinrent à leur tour le consulter. Souvent, ces derniers étaient des proches de défunts, venus pour l’héritage et qui en recevait une plus large part que leur fratrie. C’est cette diversification d’âge qui inquiétait René, il craignait pour ses employés, aussi leur recommandait-il de ne boire que du vin, car selon lui, seule cette boisson permettait d’éviter une fin précoce.

Il fallu une cinquantaine de décès en moins de trois mois, dans cette région peu peuplée, pour que la préfecture ne se finisse par se poser quelques questions. Elle parla d’une étrange épidémie, au semblant de choléra, mais dont la source ne pouvait être décelée avec précision à ce jour.

Des équipes de chercheurs, venues de la ville, entamèrent une série d’examens dans les cours d’eau, sondèrent les roches en amont, vérifièrent la qualité des installations hydrauliques, mais ne trouvèrent rien. Il décelèrent néanmoins des traces infimes de prions dans l’une des sources, minoritaires, se jetant de ruisseaux en rivières dans le Rhône s’écoulant en contrebas. Mais ces résidus de prions ne devaient pas provoquer de maladies, compte tenu de leur quantité minime.

Des équipes de spéléologues locaux, dont René furent réquisitionnées pour vérifier les cours d’eau en amont. Elles devaient emprunter les couloirs et lits souterrains, afin de détecter la présence d’éléments nauséabonds dans l’environnement des sources. Ainsi, durant plusieurs mois où, devant le battage médiatique les riverains avaient cessé toute consommation d’eau naturelle, améliorant au passage leur durée de vie, des hommes parcouraient les sommets à la recherche d’un trésor que chacun tenait pour peu enviable. René avait raison. L’eau du canton était contaminée.

Les recherches ne donnaient rien, jusqu’à ce qu’un matin, descendant dans un puit, traversé par une rivière, un spéléologue découvrit un corps humain en pleine décomposition.

Les pompiers arrivés à la rescousse entreprirent de dégager ce corps, afin qu’il soit autopsié, que son identité soit révélée. Le légiste, à la morgue de Grenoble eut maille à partir afin de déterminer la mort de l’individu. Il s’agissait d’une femme, d’une trentaine d’année, qui aurait glissée et se serait écorchée vive contre les parois acérées des couloirs souterrains. Elle aurait pu être emporté lors des dernières crues. Mais cette version ne satisfaisait pas la police, aucune disparition n’avait été déclarée dans la région. La thèse d’un meurtre devint finalement la seule probable.

L’enquête de police piétinait, d’autant que, malgré la disparition du corps, de nouveaux foyers se développaient dans la région. A nouveau les équipes de spéléologues parcoururent la région, se faufilèrent dans chaque crevasse, dans chaque trou d’eau pour y dénicher la cause de ces maux terribles.

Puis ce furent des cadavres d’animaux qui furent retrouvés, des chiens, chevreuils, bouquetins, moutons… Au fur et à mesure, les sources étaient contaminées, jetant le discrédit sur la région. L’été battait son plein et devant ces épidémies à répétition, avec une enquête embourbée, les touristes fuyaient l’ouest du grenoblois.

Ce fut d’une station service aux abords de Trieste, en Italie, qu’un début de solution parvint aux policiers chargés de l’enquête. Une jeune roumaine avait été arrêtée par les carabiniers transalpins, alors qu’elle circulait vers la France, sans papiers, dans un camion thèque. Le chauffeur craignant pour sa liberté s’était empressé de se débarrasser de cette jeune fille, non sans regret de n’avoir pu consommer. Il avait finalement été relâché et avait repris la route, heureux. La jeune fille avait été conduite au poste et interrogée. Son interprète avait alors raconté sa fuite, avec ses deux camarades d’infortune, d’un camp de la mafia, en Albanie, où elles avaient été prostituées de force et contraintes à renoncer à toute lutte avant d’être jetées en pâtures aux routiers européens.

Son amie, retrouvée en France une bonne semaine plus tard avait débuté son voyage avec la troisième jeune fille, Anna. Cette dernière avait trouvé un camion d’une société hollandaise pour la remonter vers Paris, où elle voulait se rendre, fasciné par ces récits de droits de l’homme dont on lui avait parlé, étant enfant, comme d’une légende dorée.

Le chauffeur fut difficile à localiser, les lois entre pays européens ne facilitant toujours pas les démarches judiciaires dans une enquête où le cadavre n’avait ni nom ni nationalité. Mais au bout de deux mois, la police hollandaise put l’interroger. Ce dernier, surpris de cette histoire qu’il avait oublié depuis longtemps ne donna que très peu de détails. Il s’était séparé d’elle sur l’autoroute A49, à hauteur de Romans sur Isère. Il avait ensuite poursuivit sa route, vers Grenoble. C’est ce point précis qui mit la puce à l’oreille des policiers français, qui avait participé à l’arrestation de la seconde jeune fille, un peu avant Lyon. Tandis que Trieste se débattait pour retrouver les trois jeunes filles, et démanteler le réseau dont elles avaient parlé, Grenoble faisait le lien entre la disparition de cette jeune fille et le début des épidémies.

C’est en consultant les relevés de cartes bancaires au péage de Grenoble, que les policiers tinrent leur piste. L’ADN de la jeune fille retrouvée morte, comparée à celui de l’identité supposée d’Anna s’était révélé positif. C’est donc en descendant du camion hollandais que la jeune fille aurait trouvé son bourreau.

De nombreux autochtones avaient emprunté l’autoroute ce soir là, mais fort peu était sortis au péage de Grenoble. Mis à part quelques entrepreneurs, quelques cadres dynamiques, personne ne s’y était présenté aux heures où la jeune fille aurait été prise en charge par le suspect. Le champ d’investigation se resserrait. Les autres péages, consultés aussi, n’avaient eux enregistré aucune sortie. Les caméras de ces péages ne laissèrent aucun indice probant, quant à de possibles payeurs en liquide. Seuls vingt personnes avaient franchit la barrière routière dans les heures qui intéressaient la police.

Et tandis qu’un nouvel animal écorché sortait d’une source polluée, les policiers interrogèrent les spéléologues sur les meilleurs spécimens sportifs locaux.

En ouvrant sa boutique ce matin-là, René fut surpris par l’arrivée de la maréchaussée. Il ne parvenait pas à comprendre.

Au bout de 36 heures, sans dormir, il avait craqué. Il avait eu peur, lorsque devant lui, un camion hollandais avait brusquement dérapé et semblé perdre progressivement son contrôle. Il avait freiné par réflexe et s’était arrêté ; cinquante mètres en avant le camion en faisait de même. Une personne fut éjectée de la cabine, avec une rare violence. Le mastodonte redémarra en trombe, laissant, derrière lui, dans un nuage de poussière, un corps recroquevillé. René avait alors proposé à la jeune fille choquée de monter dans son corbillard. Il lui parlait gentiment, comme il savait si bien le faire avec ses clients. Elle avait parlé, pas de papiers. Il savait dès lors qu’elle deviendrait l’instrument de sa réussite. A peine étaient-ils rentrés chez lui, qu’il l’avait choyé, l’avait saoulé, puis, enivrée, et passablement droguée à son insu, elle avait expiré, sous le tranchant de son arme.

Dans la nuit, il avait convoyé ce corps mou et froid dans la montagne, l’avait descendu en rappel dans sa grotte, et l’avait attaché, pour ne pas qu’elle soit retrouvée trop vite. Il était rentré, avait dormi le lendemain. Le surlendemain, les affaires avaient été bonnes.

Jérémie Pierre JOUAN. Paris, le 23 janvier 2006 – D’après Maison Borniol, Hubert-Félix Thiéfaine.

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