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Une Vie Banale

Une vie banale. C’est ce à quoi je ne m’attendais, lorsque je naquis, un jour chargé de sens.

Ma date de naissance simplifiée comporte quatre chiffres, qui associés à mon univers se divinisent : le trois, la trinité celtique, le deux, le bien et le mal chers aux catholiques, le sept du chandelier juif et le cinq des éléments spirituels chinois.

Une prémonition involontaire aurait pu me permettre d’atteindre le nirvana des célébrités. D’autant que, non content de naître un pareil jour, je parvenais grâce à ma volonté prénatale, à obtenir un prénom plutôt rare, lui aussi éprit de mysticisme : Jérémie. Le prophète juif de l’ancien testament, qui légua au lexique français ses célèbres jérémiades, aux pauvres parents de rejetons ainsi prénommés, des années de soucis et au calendrier français un rouge premier mai.

Tout avait bien commencé lorsque, correctement doté, je bénéficiais d’un visage angélique, éclairé de deux diamants aux couleurs de mer, changeants, variant du gris au bleu en passant par le vert. Presque tout chez moi incitait aux regards, quand je fus présentable et fréquentable. Mon front, d’où se dégageait une certaine conscience, illuminait mes actes et mes pensées de son expérience et de ses connaissances. D’aspect extérieur, mis à part une barre sourcilière un peu marquée et bien garnie, rien n’annonçait qu’à l’approche de la trentaine, me viendrait l’idée de me poser la question cruciale, pour le cortège des enseignants de philosophie : Qui suis-je ?

Rien ne pouvait laisser entrevoir qu’à quelques mois de la trentaine surviendrait ce constat, cet audit de ma comptabilité interne. Errais-je dans un monde clos, où étais-je condamné par intelligence, aux désirs refoulés ? Je croyais en la liberté, la liberté totale de l’Homme. Je voulais me faire à cet état, m’y offrir corps et âme. Je voulais être, je cherchais l’Etre, le suprême, non le divin. Je voulais parvenir à une sorte de perfection conceptuelle, qui m’aurait permis de découvrir le monde avec le regard le plus critique. Mais la séparation de l’église et de l’état semble bien plus naturelle qu’il n’y paraît quand, comparée à celle du corps et de l’esprit, l’atrophie de l’un au profit de l’autre devient une évidence et une chance.

Je vivais seul depuis longtemps, par choix et par nécessité, où le contraire. J’avais perdu le goût des autres. Je n’avais plus d’amis, plus d’envies autres qu’une crise bourgeoise de petit propriétaire urbain. Je ne vivais plus que pour moi, dans le plus grand narcissisme et ne parvenais à faire la distinction entre amour et amitié, aveuglé par l’étincelle de sympathie qui parfois s’allumait dans les yeux des gens qui passaient devant moi. J’avais progressivement perdu le contact humain et vivais comme un ours, reclus en zone urbaine, ermite dans la société moderne. Je continuais cependant à suivre l’actualité, désireux de m’informer de l’évolution d’une planète dominée par une espèce sanguinaire et absurde. Je ne conservais qu’une humanité de façade socialement intégrable.

Ainsi, j’évoluais dans deux mondes parallèles et complémentaires : l’univers réaliste de nos sociétés de consommation, avec ses problèmes, ses peurs et ses bonheurs, et cette terre de rêverie, miroir humain idyllique, le pendant de la brutalité bestiale commune. Je fonctionnais quotidiennement et professionnellement sur un mode pendulaire, empruntant les vaisseaux assemblés en moi-même, pour naviguer dans mes différentes eaux troubles. Parfois, une crue m’emmenait un peu à l’écart de mon lit, sapant mes fondements par des infiltrations néfastes dans le verni de ma représentation. Je devenais, cherchant mon chenal pour échapper au naufrage, comme ce phoque poursuivit par des chasseurs, se mouvant du mieux qu’il le pourrait sur la banquise inhospitalière pour atteindre l’océan protecteur avant la balle froide qui le coucherait définitivement dans sa sauce sanguine. Pareil à l’eau stagnante inondant les plaines, je donnais ensuite l’impression d’être, de tout mon long, étalé, vautré comme après une chute impromptue. Puis venant, une vague de vie m’enlèverait aux rives dévalorisantes, me déversant dans de nouveaux flots, vrombissant, vers de nouvelles aventures.

Habitué aux cycles binaires, dans un tourbillon de yin et de yang, je témoignais, comme Picasso le fit, de mes différentes phases, les mettant en lumière sur un même plan. Cette aplanissement de mes ressources donnait à ma structure une dimension étrange, que les êtres fragiles rejetaient, animés par de sourds sentiments mêlant, à la peur, l’inquiétude de l’intelligence machiavélique. Je devenais insaisissable, tel un savon sur sa planche mouillée que l’on tente de remonter à l’aide un bâton glissant. Je paraissais instable à mes contemporains et, privé de la sémantique sociale, m’éloignais davantage chaque jour, non de mon plein gré, mais parce qu’il semblait impossible de forcer ma forteresse inconsciente.

Personne n’en fit jamais le siège, car que faire d’une cité dont l’on ne connaît que les contours dans le lointain et qui s’annonce si close. Au contraire, les passants s’apeuraient à l’approche de mes murailles et poursuivaient lâchement leur chemin, le ventre noué, la crainte en parapluie. J’étais si sombre, avec mes yeux foudroyants, si dur avec ces sourcils agressifs, que l’on me fuyait. C’est ainsi, et souvent malgré moi, que solitaire perpétuel, je renonçais à la vie, à vos vies, et m’engageais à la mort, dans les chemins magiques de la drogue, dans la perte de moi-même en tant qu’être humain.

Mon âme abandonnée aux orties, comme les vieux camions délaissés au fond d’un champ par quelques défenseurs de la nature extensive, n’aura d’héritier, ni de sanctuaire. Elle errera par delà les landes dans l’imaginaire de quelques végétaux en mal d’abeilles, secouée par les vents du flux et du reflux, comme la méduse attendant l’échouage, comme la boulette de pétrole, hésitant entre le sable et les falaises, pour annoncer au littoral breton sa nouvelle marée noire.

A mesure que je m’enfermais dans ce désespoir mélancolique, que je composais mon répertoire dramatique, de tragédies en farces grotesques, je me sentais continuellement aspiré par la société, comme une poussière qui n’a d’autre échappatoire que de finir sa course dans le ventre plastifié du prophète de « la libération » de la femme. J’entrais dans l’âge bête, celui qui nous transforme, nous change et nous amène au conformisme sociétaire nécessaire à la survie de nos entreprises, de nos actionnaires et de notre économie bancale. Je quittais le monde de l’apprentissage à marche forcé, du « bourrage de crâne » obligatoire. Je devenais actif et rentable, consommateur et électeur. Je prenais part à cette formidable organisation non-lucrative, qui nous réunis, choisissant, à dates fixes, ceux qui me représenteraient.

Et cependant, j’agissais comme un zombie, suivant les courants de pensée, comme un étron dérivant sur la Seine. Ma façade ravalée, cossue et bourgeoise, me désignait à ces mascarades, même si mon arrière cour, comme bons nombres, dans les quartiers opulents, témoignait de la crasse de mon humanité, de la saleté de ma générosité. Je jouais à la maturité adulte avec le plus grand cynisme, préférant l’absence de règles aux lois, le no man’s land aux pays. Mais ces sentiments anarchistes, bien que rassurants, en tant que source perpétuelle de vérités politiques car inapplicables, ne devaient exister, ni ne parvenir aux oreilles de mes concitoyens.

L’absence de règle, l’inexistence de forces répressive, la résurgence d’une pensée humaine libre, passaient pour l’abomination suprême, tant il nous semblait que notre espèce, si brillante soit-elle, ne pouvait concevoir le respect, sans une hiérarchisation sanguinaire excessive, sans une confiscation totale de nos biens linguistiques et libraires, sans l’asservissement complet des masses au profit de quelques « élus » privilégiés.

Je devenais l’élu et la masse, me sacrifiant moi-même pour mon profit. Asservissant mon corps pour l’élévation de mon esprit. Bétonnant ma façade extérieure, pour offrir à mes pensées, l’épanouissement sauvage qui me transporterait en mon for intérieur, je coupais les ponts de manière définitive, choisissant l’autarcie à la neutralité.

Ecoutant le premier buisson venu, n’acceptant la compromission, ni la soumission, j’optais pour ma traversée décennale du désert. Mais cette fois-ci, n’emmenant aucun peuple élu à ma suite, l’élisais un nouveau panthéon fantomatique et mouvant où l’actualité trouverait l’écho « abracadabrantesque » nécessaire à ma survie citoyenne. Plutôt que de vivre les évènements tels qu’ils m’étaient présentés, je les inventais tels que je voulais les vivre. Je me reconstruisais l’état que j’aurai apprécié trouver en entrant, où j’aurais tenu le haut du pavé, servi de chapeau à la pyramide, écrasé de mon maigre poids mes subordonnés.

Parfois ce rêve ininterrompu m’amenait à le croire réel et à m’en inspirer malencontreusement. Je méprisais ce quotidien, j’exécrais sa matière sociétale et bafouais allègrement ses édits de nantis, ses contraintes infâmes et liberticides. Je ressentais la plus grande satisfaction à l’idée d’inverser le cours de la morale, par une démarche particulièrement contestataire. Je jouissais lorsque mon talent de zizanie, porté aux nues, faisait exploser la cordiale entente. J’étais hostile à ce qui me rapprochait de moi-même. Je ne voulais me trouver dans l’autre. Autrui ne représentait qu’une menace, limpide et implacable. Il était ma prison, pensais-je depuis ces nombreuses années, il était mon miroir, ma conscience et, comme les racistes ordinaires, je le condamnais à être ce que je devenais. J’emprisonnais mon Moi freudien, prenant, sur moi, de le priver du regard et de l’écoute qui l’enrichirait en nouveautés, en expériences. Et ce faisant, je le maintenais à l’état létale, véritable bonzaï de mon évolution adulte, le nourrissant d’engrais paranoïaques et de fumier schizophrène.

Ce constat peu glorieux que je dressais de moi, à cet instant, était motivé par mon histoire d’une banalité extravagante. Mes souvenirs sur ce point sont d’un flou limpide. Je me rappelle cette jeune fille, originaire de Bosnie-Herzégovine, dont j’étais tombé amoureux vers quatorze ans. A cette époque, la parole me fit défaut, non le bavardage dont j’accoutumais mes connaissances, mais la parole sacrée, celle qui ouvre la voix de l’éternel, les voies du plaisir. Aucun son ne sortit lorsque j’abordai la thématique sentimentale. Seul mes yeux, emplis de panique, virevoltants en tout sens, ne masquèrent mon profond désespoir. Me tenant coi, je laissai l’oiseau s’envoler, impassible statue de timidité.

J’avais bien tenté, souvent, de forcer le cours des choses, d’annoncer à tout va que j’aimais, cherchant l’âme sensible qui succomberait à mes charmes. Mes ongles rongés défiant les principes de Lavoisier, mon machiavélisme au quotidien, et mes colériques réactions avaient toujours raison, à très brève échéance, de mes espérances les plus folles. Puis, de refus en dénis, de violentes « vestes » en tendres apparitions « d’un nouveau mec » dans l’histoire, se durcissait ma carapace, se fermaient mes écoutilles, s’endormaient mes vigies, laissant le navire voguer en fantôme. Et lancé en pleine tempête, je me faufilais à travers les dépressions et les anti-cyclones, quêtant les miettes du bonheur humain. Comme le canard boiteux, attendant que se finisse le festin de sa fratrie, pour enfreindre la fatwa l’étouffant et affaiblir sa faim.Je me séparais du monde.

De la naissance de mon désir pour l’autre, jusqu’à ce jour, je connu tant de renoncements, tant de souffrances sentimentales, qu’harassé, je délaissais mon but, j’abattais mes idoles, et préférais le veau d’or, solitaire et frêle, à la pléiade des êtres divins. Je m’extrayais du fourmillement urbain, à tout moment, allant jusqu’à traverser Paris à vélo, en écoutant Mozart, un opéra entier, jusqu’à la dernière note, quitte à faire trois fois le tour des Maréchaux.

J’aspirais à travailler dans l’unique, le confidentiel, pour le faire connaître, pour profiter de sa rareté. Je m’engageais dans mes travaux, donnant le mieux que je pouvais, chaque fois que cela m’était possible. Je m’investissais professionnellement pour compenser quelques pertes affectives, emprisonnant ma jeunesse dans les projets les plus fous. Dans de multiples domaines, je tentais de faire vivre la flamme de ma passion. De musique celtique en musique berbère, de la langue chinoise au breton, de l’écrit à l’informatique, je m’activais jusqu’à n’en plus pouvoir. Et quand déclinait l’intérêt, doué de la haine que mes idées et les coups de force pour m’imposer provoquaient, je progressais à mon tour, modifiant les critères de mon orientation, vers les espaces vierges d’où l’idée pouvait encore germer. Mes alliances farfelues, motivées par la découverte permanente et l’esprit d’entreprise, mes accès maladifs anti-sociaux me desservaient jusqu’à me rendre exsangue, m’obligeant alors au changement. Je concevais de l’amertume, m’édifiant en victime de mes cycles de défaites. Puis ce désappointement se transformait en force productrice, en puissance électrique, en électrochoc, pour accoucher d’une nouvelle courbe dans ma trajectoire chaotique. A peine trépassé, comme le phœnix, je renaissais de mes cendres, endurcis, mais combatif et lumineux. Car Si, souvent, je fus rejeté par amateurisme, mon éducation autodidacte, lorsqu’elle put se développer, donna naissance à l’homme que je suis devenu aujourd’hui.

Privé de conceptions uniquement affectives, je ne vivais que pour l’intellect et la réflexion. Et perdu dans mes pensées, j’oubliais l’homme, la femme et les enfants. J’effaçais de ma mémoire toute trace de communauté, tout liens humains et comblais le vide par la collecte de chiffres, de dates, de codes et de combinaisons secrètes. Base de donnée historique, bancaire et comptable, j’entraînais mes neurones au Mémory, offrant à mon existence la sagesse contemplative d’un cerveau bien rodé. Avançant par à-coups, je me dandinais, de crises en euphories, esquivant la vie, comme le lièvre le fait, des balles des chasseurs.

J’étais le point de jonction de deux ensembles distincts et exclusifs. Ni pour ni contre, bien au contraire. Comme la vache cherchant l’herbe du champs du voisin, réputée meilleure car inaccessible, je jouais à tenir l’équilibre sur la crête de mes relations, avec de chaque côté, deux ravins abyssaux. Je devais être le premier de cordée, le découvreur d’une nouvelle voie, d’une nouvelle ascension par la face nord du mont le plus ardu. Ma fierté s’opposait à l’abandon, à l’appel au secours. Au contraire, au plus fort de mon hiver, je parcourais ces pentes raides et enneigées, aux contacts glaciaux. Je n’appartenais à personne, à aucun mouvement, aucune pensée. J’étais libre, trop peut-être. J’hésitais entre le célibat et la compagnie et craignant l’un comme l’autre, je finissais par choisir ma présence, celle de mon imaginaire, de mes rêves. Prenant la tangente de la réalité, j’allais où me portaient mes pas, dans l’avenir incertain de la mondialisation, au gré des rencontres.

Empêtré dans mes contradictions, je restais à l’écart le plus souvent, ne m’offrant d’opportunités satisfaisante pour sortir de l’anonymat. Mais un jour, de passage dans une entreprise, je la rencontrais et en sa compagnie, découvrais le revers brillant d’une médaille qui m’était toujours apparu mate.

Jérémie Pierre JOUAN, Paris – 8 mai 2004.

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