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Prague - 1990

Je me souviens de ce quai de gare, une nuit munichoise en transit, de ces deux wagons d’un vert militaire, couleur d’une armée rouge. Une maigre locomotive tirant son piètre chargement. Je montais à bord de la première voiture. Dehors fumaient quelques voyageurs, aux allures de rugbyman, aux mines patibulaires. Je m’assis dans le premier compartiment. A mes pieds s’entassaient dans un carton des petits pains blancs allemands. Il devait y en avoir une bonne centaine. Mon ventre vide depuis quelques heures s’alarmait de cette vision. Son éveil fut de courte durée, déjà remontaient les colosses enfumés. Et dans le plus pur allemand, ils m’invitèrent à quitter ma place ou à voir mon visage remodelé par ces Picasso en herbe.

La curie géographique venait, sous les coups de boutoir d’un pape syndicaliste et d’un dictateur humaniste et démocrate, de s’élargir. Un cardinal, poing levé, ouvrait son diocèse à l’occident. La mondialisation pouvait commencer.

Mais cette année là, alors que je tentais de me faufiler à travers le wagon, à la recherche d’une place assise, elle n’avait pas encore provoqué trop de ravages. La vétusté du matériel roulant, le peu de place et d’espace disponible n’annonçait toujours pas le virage qui suivait. Même les toilettes, condamnées pour leurs usages courants, s’étaient transformées en compartiment, dans lequel s’entassaient quatre ou cinq adeptes de l’Interrail et du Guide du Routard. Entre deux paires de pieds, je parvenais, dans le couloir du deuxième wagon, à me faire une place de moins d’un mètre carré. Je pouvais au moins m’allonger, pour la nuit, en chien de fusil.

Un coup précis de sifflet, à l’heure allemande, mit la machine en branle. Je ressentais la joie du prisonnier, devant qui s’ouvre les portes du pénitencier. Au jour dit, le rideau de fer s’était levé, la ruée vers ce passé plein d’avenir, amenait chaque jour des trains bondés sur ces terres qui nous étaient soudainement promises. Nous entrions dans un royaume finissant, une sorte de parc d’attraction de la pensée soviétique, afin de vivre ses derniers soubresauts, d’en constater les déclinantes palpitations. Nous assistions à l’agonie mystique d’une civilisation qui s’était égarée dès ses premiers pas et n’avait jamais retrouvé le chemin de sa destiné, la voix humaine qu’elle idéalisait tant. Comme les philosophes rois de Platon, ces pères de la nation socialiste avaient conçu leur humanité, contre l’abominable projection de la féodalité, sur un monde se modernisant. Mais la lumière du pouvoir les aveugla. Le regard, comme s’il fixait inlassablement le soleil, se voilait de sombres tâches, pareilles à celles qu’ils voyaient, dans l’obscurité de leur lutte. Et ils appliquèrent, en pire, à leur peuple, ce que naguère ils combattaient en son nom.

Du ronronnement régulier et métallique des roues sur les rails, naissait dans mon cerveau endormi, l’image des trains de la déportation. Le pays, dans lequel j’entrais, vivait de traditions de sauvegarde, héritées d’un régime honni et ne connaissait les vertus de nos démocraties médiatiques. Les rues s’espionnaient, le peuple docile courbait encore l’échine devant les kalachnikovs de ses anciens bourreaux, la cité fantôme du libre-échange n’offrait que de rares façades aux armes de l’austérité. Cette grisaille quotidienne et permanente, comme le chant du cygne, se diluait comme le brouillard à la chaleur de l’astre démocratique. La chaîne de plomb qui liait chaque individu fondait au soleil de l’espérance, se détachant, maillon après maillon, jusqu’à sa dislocation complète. Quand la matière liquide et mouvante retomba dans la poche de quelques uns, elle était d’argent, un métal finalement plus solide.

Je m’endormais progressivement dans la nuit de ces idéaux trahis. Je rêvais des glorieux libérateurs de Stalingrad à Berlin, oubliant ces tristes printemps, ces chars à l’assaut des bourgeons éclos. Je quittais l’occident. La vie de Bohème m’était enfin offerte.

Un premier coup violent me secoua les jambes. Visiblement on me frappait violemment à la plante des pieds. Je ne réagissais pas à cette provocation, trop occupé à faire fructifier mon capital imaginaire. Ce n’est que lorsque mon rectum fut atteint par des bottes cloutées que je bondis, réveillant au passage quelques uns de mes voisins de couloir. J’entrouvris les yeux sur le canon luisant d’une mitraillette. Au loin, fixée sur une casquette verdoyante, une étoile, rouge sang, beugla un guttural « passport !». Je tendis fébrilement le document si gentiment demandé. Un coup de tampon rond, porté à la va-vite et déjà mon voisin, hagard, présentait le sien au douanier. Nos deux wagons furent rattachés à un autre convoi, sans que l’on ait l’autorisation de descendre pour se dégourdir les membres.

Vers six heures du matin, je fus à nouveau réveillé par des voix sèches et enrouées. Nous traversions des banlieues, le train roulait lentement depuis quelques temps. Enfin, à l’approche d’une gare, il ralentit et s’arrêta. Nous nous regardions tous, ne sachant si nous devions descendre ou si le train poursuivait sa route. Sur le quai, un panneau indiquait « Praha » suivit d’un mot imprononçable. Nous n’eûmes pas le loisir de réfléchir plus en avant, notre convoi repartait. Une dizaine de minutes plus tard, nous entrions enfin dans Prague, le terme de notre voyage. Le mur était tombé quelques mois plus tôt, emportant avec lui les valeurs qu’il n’avait jamais eu, et que nous venions cependant chercher, ayant aussi perdu les nôtres, dans la sacralisation de la surconsommation et l’abandon de Mai 68.

Je visitais, un peu perdu, le centre-ville de Prague, admirant les monuments, découvrant les musées, mais sans l’appui historique nécessaire pour comprendre ce peuple. Cependant, j’étais admiratif et conquis par cette cité magnifique. Et en me promenant dans la vieille ville, je fis la connaissance d’un homme, que je considérais être clochard. Il avait la descente facile et comptait sur moi pour le désaltérer. Il n’entendait pas bien mon refus, et sentant la fin de l’entretien, me sortit soudain un violon tzigane de sa poche et m’offrit de me le vendre. Le prix qu’il proposait pouvait être élevé. A cette époque, il ne valait rien pour moi. Et négociant avec lui je parvins à acheter ce violon pour 20 francs et deux litres de bière dans un bar proche du lieu de vente.

Ayant eu l’information, de l’existence d’une bonne brasserie dans Prague, j’entrepris de retrouver l’entrée de cet établissement. Après de longues recherches, peu fructueuses dans leurs premières heures, je parvins enfin devant la façade désirée.

Un bâtiment gigantesque, un mur blanc, haut d’une vingtaine de mètres et long d’une centaine formait une face, d’un pâté de maisons. Un milieu de cette façade austère, comme dans Alice au Pays des Merveilles, se trouvait une petite porte de bois, extrêmement solide, comme celles des châteaux forts. Je pénétrais à l’intérieur d’une salle enfumée, particulièrement bruyante. Une grande table était disposée perpendiculairement à l’entrée, sur la gauche. Au bout de cette table, se tenait le bar, avec d’immenses cuves derrière. Entre le bar et la table, sur le mur opposé à l’entrée, il y avait un passage menant dans une seconde salle. J’allais m’installer dans celle-là, par timidité, m’apercevant qu’elle était moins prisée des consommateurs habituels, car plus loin du bar (le passage étant étroit, il était une difficulté supplémentaire en fin de soirée)..

Je posais mon violon sur la table et attendais qu’un garçon veuille bien prendre ma commande. Quatre tchèques attablés en face de moi, me regardaient avec de plus en plus d’insistance. Ils parlaient entre eux, pouffant de temps à autres, me scrutant. Ils finissaient inlassablement par rire. Soudain, l’un d’eux m’apostropha en tchèque. Je lui fis rapidement comprendre que je ne comprenais pas sa langue. Ils éclatèrent franchement de rire. Je leur annonçais ma nationalité française.

Alors, celui qui m’avait le premier adressé la parole se leva. Il me montra des photos de bières, accrochées au mur et me demanda celle que je souhaitais. Il revint quelques minutes plus tard, avec plusieurs chopines, d’un litre chacune, dont ma consommation.

La conversation prit alors une tournure germanique, seule langue commune qui nous permettait de nous entendre. Ils prirent mon violon, jouèrent quelques airs tchèques. Les autres consommateurs vinrent voir qui mettait ainsi la foire.

Ceux-ci durent leur expliquer ma présence, plusieurs offrirent alors de me faire boire, ravi d’inviter à leur table un français, un gras de l’ouest ayant eu la bonté de franchir la porte de leur bar.

Au bout de plusieurs heures, complètement bourré, je quittais l’assemblée qui titubait et me rendit à l’hôtel que j’avais réservé.

Le lendemain, en recomptant mes sous, je m’apercevais que la soirée de la veille ne m’avait rien coûtée, tous m’avaient ainsi offert leur tournée de bienvenue.

C’était mon premier séjour à Prague, depuis cette ville reste l’une de mes destinations préférées. Et, si je ne suis jamais parvenu, depuis, à jouer de ce violon tzigane, il reste chez moi comme un souvenir impérissable. C’est d’ailleurs à mon retour de ce voyage à Prague, que j’entrepris une collection d’instruments de musique du monde, que je ramène lors de mes voyages, en les achetant de préférence aux marginaux des sociétés visitées.

Jérémie Pierre JOUAN, Paris – 1990-2005.

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