Le Bienvenu
On pénétrait dans la propriété par un portail de bois, qui se composait
de trois portes. Deux d’entre elles s’ouvraient en quinconce, pour
livrer passage aux véhicules, la troisième, plus petite, donnait
accès aux piétons. L’ensemble était soutenu de barres de bois et
de fer, formant une armature solide aux battants du portail. Des
tiges de fer s’enfonçaient en terre pour maintenir close la construction.
Enfin, couronnant cet enchevêtrement de barricades, du fil de fer
barbelé retenait en couronne le haut du portique.
Une fois passé ce portail, on entrait dans une
cour à l’aspect crasseux. Un examen attentif permettait de confirmer
cette première impression. Elle était effectivement très sale. Immédiatement
un berger allemand débile arriva en aboyant. Il se posta à un mètre
de moi, tournant autour, me regardant du coin de l’œil en grognant.
Soudain, il resserra son cercle et se mit à tourner sur lui-même,
comme s’il souhaitait attraper sa queue dans sa gueule. Derrière
lui apparu une femme.
C’est alors que je fis la connaissance de Ene Koppel.
C’était une femme d’une trentaine d’années, d’un physique très commun
(et fort peu attirant, du reste), sympathique, mais incroyablement
mal arrangée. Elle portait un pantalon blanc à motif de marguerites,
sale. Elle allait le porter plusieurs jours encore. Son pull rose,
imitation vieux chemisier, tout aussi propre, était accompagné d’un
blouson monoprix bleu clair à reflets marron crasse. Ses chaussures,
enfin, étaient des charentaises de ville, du moins cela y ressemblait,
mais vu l’état, je ne pouvais m’en assurer. Elle paraissait néanmoins
très gentille, accueillante, charmante. Elle m’adressa la parole
dans un anglais pas très académique. Le mien à l’époque n’était
guère mieux, mais nous pûmes nous comprendre. Dans le peu d’arrière-cour
que je pouvais voir, se trouvait en faction un gros chien noir,
avec des reflets de crasses blanches, ce qui lui donnait un air
patiné. Ce chien était tellement sale, qu’un jour, m’approchant,
je crus lui compter cinq oreilles. Après un examen un peu plus attentif,
il ressortait que trois d’entre-elles n’étaient autres que des touffes
de poils collés.
Madame Koppel me fit entrer dans une maison, qui
de l’extérieur ressemblait plus à un blockhaus qu’à un pavillon
de banlieue. On distinguait l’habitation, de ce tas de béton informe,
par le fait qu’une baie vitrée noire aux carreaux sales occupait
un pan de mur. Le bâtiment d’un étage comportait une cave aux rares
soupiraux, où étaient entreposées tout un tas de saloperies. Pour
accéder à la maison, il fallait emprunter un petit escalier en colimaçon,
qui débouchait dans une entrée, regorgeant de chaussures de toutes
sortes. On me fit me déchausser. Peut-être était-ce là, une ultime
tentative de limiter l’invasion de toutes les crasses dans la maison
? Cela était vain, les chiens étant roi en leur demeure.
Puis on entrait dans la cuisine. L’évier était
un lavabo de salle de bain qui n’avait de deux robinet, l’un pour
l’eau froide, et l’autre pour l’eau froide. Il n’y avait pas d’eau
chaude. Il y avait un lave-inge, qui, quand il ne fonctionnait pas,
soit en permanence, servait de table de préparation pour les repas.
Quelques placards renfermaient les rares denrées alimentaires que
la famille consommait. Au fond se trouvait une table minuscule sur
laquelle l’on mangeait. Posé à côté de la table, une cuisinière
et un four micro-onde remplissaient le dernier coin de la pièce.
Près de la table, une deuxième porte permettait enfin d’accéder
au salon.
Ce dernier était un havre de mauvais goût. Certes,
les biens d’équipement et les produits vendus dans les magasins
n’étaient guère plus beaux, mais je pus constater, ailleurs, d’esthétiques
recherches avec les moyens du bord. Ainsi, dans cette pièce, trônaient
un canapé trois places, deux fauteuils et un tabouret canapé, sorte
de pouf local. Ils étaient posés sur un tapis. Les canapés étaient
agencés face à un grand meuble vitrine, dans lequel s’entassait
un fourbi assez original. Ils étaient d’une matière imprécise, qui
ressemblait à de la laine. Je me posai alors la question de savoir
si ce dernier était le résultat des longues soirées d’hiver, entre
deux pulls et trois chaussettes. La saison claire étant courte dans
ces régions, et les problèmes énergétiques importants, il me semblait
qu’il avait été conçu dans le noir. Outre sa matière, peu commune
par chez nous, il était marron et recouvert d’un drap orange. Quelques
coussins d’aspect identique étaient posés ça et là, apportant une
touche de gaîté dans cet intérieur. Et ce meuble, face aux canapés,
de formica marron, était une grande vitrine mettant en valeur la
vaisselle de luxe de la famille. J’admirais, lorsque mon hôtesse
m’en fit part, les étiquettes « cristal d’Arques » qui restaient
collées aux objets. J’appris par la suite, qu’ils avaient été achetés
dans un bazar russe et que, pour faire « chic », on n’ôtait pas
les étiquettes, afin que, sur la durée, chacun sache leur chance.
Sur le côté avait été maçonné un poêle en céramique
marron, qui servait de présentoir à bibelots, si l’on peut encore
appeler cela ainsi : coquillages exotiques oranges, souvenirs de
vacances…
Enfin, derrière le canapé, une grande table ronde,
en formica également, recouverte d’une nappe en « dentelle de laine
» au motif de marguerite, prenait le reste de la pièce. Un poste
de télévision russe, sur une table à roulette se tenait en embuscade
près de la table ronde. Et face à la porte de la cuisine, une autre
ouvrait sur une dernière pièce, la salle à manger.
Le plafond était recouvert de papier peint orange
à ramages marrons, tuant le peu de lumière naturelle que la collection
de rideaux de dentelles superposés laissait passer à travers les
vitres. Tout cela convenait parfaitement au cadre général de la
pièce. Il n’y avait aucune faute de bon goût dans leur mauvais goût.
La salle à manger, qui jouxtait le salon était
relativement dénudée : des murs aux papiers peints blanc à motif
floraux, une autre vitrine de saloperies et une grande table ovale
en faux marbre. Je n’ai mangé qu’une fois dans cette pièce, qui
restait, au demeurant, très inhospitalière.
L’autre porte, qui dans l’entrée ne donnait pas
sur la cuisine, desservait la chambre dans laquelle je dormais et
la salle de bain. Ma chambre était minuscule et leur servait habituellement
de bureau. Je dormais sur un canapé orange fort étroit et d’où mes
pieds dépassaient. Il y avait une petite bibliothèque remplie de
films d’aventure américains Quelques livres, eux aussi alignés,
tenaient la rangée de films bien droite, leur but semblait être
cela. Ce fut d’ailleurs la seule bibliothèque que je pus voir chez
eux, mais jamais je ne pus accéder à l’étage. La fenêtre de cette
pièce donnait sur l’arrière cour, le domaine des deux chiens. Et
ces deux « connards de clébards » aboyaient à chaque passant. Je
ne pus dormir mon saoul, la rue était passante le soir, empruntée
par des bandes, pareilles à des hordes de skin-heads patibulaires.
Le plafond de ma chambre, quant à lui représentait des losanges
de bois, imitation marqueterie.
La salle de bain comprenait un unique lavabo. Elle
était séparée des toilettes par un minuscule renfoncement, mais
une seule porte donnait accès aux deux pièces. Une pomme de douche
sortait du robinet de ce lavabo. Au dessus, une étagère remplie
de shampoings fermés encadrait l’ensemble. Il était étonnant de
voir le nombre de bouteilles. Elles ne semblaient pas servir le
moindre du monde. Ici encore, l’eau était froide. Il fallait par
conséquent beaucoup de courage pour se laver, sachant que la température
ambiante la plus chaude que je connus cette année-là fut treize
degrés Celsius, mais généralement on tournait autour de huit ou
neuf.
Après ce tour du rez-de-chaussée, n’ayant jamais
eu l’occasion de visiter l’étage, ni la dernière pièce, contiguë
au salon, et dont l’entrée se faisait par la salle à manger, le
mari rentra. Il s’appelait Rein et ressemblait à un singe. Une moustache
sale, mal rasé, il était hideux et fort poilu. Il véhiculait autour
de lui une odeur plutôt nauséabonde et portait le même jean sale,
trop grand pour lui (ou trop large) qui lui tombait sur les fesses,
qu’il avait grasses.
Un couple d’ami arriva à son tour. Nous passâmes
tous dans la salle à manger, assez rapidement. Une fois à table,
la mère de madame Koppel, petite vieille suspicieuse, apparu soudainement
de la cuisine où elle préparait le repas, sans manger avec nous.
Je n’avais pas été présenté et ne le fus pas ce jour là. Nous dînâmes
de pommes de terre, de tomates, de pain, au goût infâme de vieille
vinasse, et de saucisses faites de chair à farce. Durant ce repas,
personne ne souffla mot, on mangeait. Et c’est ainsi que l’on me
souhaita la bienvenue.
Après le dîner, nous retournâmes dans le salon.
La télévision y était allumée, ce qui nous occupa. C’était un feuilleton
: Santa Barbara. Chaque jour, le même épisode repassait. Il était
sous-titré et en version originale. Une femme, en fond sonore, lisait
les dialogues sur un ton monocorde, sans même respecter le rythme
des conversations, ni modifier son intonation en fonction du sexe
des protagonistes. Ainsi hommes et femmes s’exprimaient avec cette
même voix, qui, visiblement, attendait avec impatience la fin du
film pour se taire. Toute la famille et le couple d’ami regardaient
la télévision, sans me voir. Je suivais également, sans rien comprendre
au film.
J’allais finalement me coucher, je n’avais quasiment
pas dit un mot depuis mon arrivée, personne ne m’avait posé la moindre
question et je devais passer mes vacances chez la famille Koppel.
Je venais également de faire plus d’un millier de kilomètres dans
la journée.
Paris Décembre 2005, Tallinn Août 1994.
Une
Semaine en Estonie
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