Tallinn
Tallinn est une ville très vivante. Elle a, semble
t-il, retrouvé son charme d’avant la seconde guerre mondiales. C’est
une large ville qui s’étend le long d’une baie dans la mer Baltique.
Les conditions climatiques y sont dures : il y fait rarement plus
de vingt degrés.
A travers les larges avenues, le vent sibérien
s’engouffre, refroidissant l’atmosphère. La vieille ville semble
entourer sa banlieue, tant les immeubles récents, blockhaus immondes,
paraissent enserrés dans un étau d’habitat ancien. Le centre historique
est minuscule et se visite intégralement en une demi journée. Un
parc, cependant, boisé, occupe une place importante à Tallinn. Peuplé
de cafés, il offre une vision différente de la capitale estonienne.
Car les rues, aux rangées d’immeubles de béton
granuleux, ne donnent pas une belle image de cette ville. Tous identiques,
on ne les reconnaît qu’à la couleur de leurs balcons, qui trop souvent
dénote avec celle du crépi, donnant un savant mélange polychrome
rappelant le vomi. Parfois, au détour d’un pâté de maisons sortait
de cette fadeur psychédélique ambiante une fresque soviétique ou
religieuse. L’une d’elle montrait un christ en extase entouré de
trois personnages fluorescents et quasiment phosphorescents.
Comme sous tous régimes communistes qui se respectent,
les magasins se devaient de ne pas avoir de devantures alléchantes,
afin de n’être taxés de capitaliste. Aussi, au lendemain de la chute
du système soviétique en place, nombres de vitrines restèrent en
l’état. La présence d’une mafia qui semblait à cette époque prendre
son essor, n’incitait pas non plus le commerçant au déballage de
richesses. Dans la rue des Koppel, un magasin, dont les murs, de
béton granuleux, s’étaient affaissés sur un côté, présentait une
vitrine de guingois, qui suivait la forme des murs.
Et lorsque l’on entrait dans un commerce, des marchandises
étranges étaient disposées, pas forcément avec logique. Parfois,
côtoyant le rayon du froid, dans le bac d’à-côté, se trouvaient
des piles électriques, puis de nouveau du froid. Ce qui ressortait
de ces magasins était une impression malsaine. Tout faisait vieux,
peu propre, peu accueillant. Les vestiges du communisme marquaient
encore les esprits.
Dans les rues, de nombreux vendeurs à la sauvette,
des échoppes de bois agrémentaient les trottoirs. Ils vendaient
généralement des merdes inimaginables, de la bimbeloterie, dont
on doutait qu’elle fonctionne ne serait-ce qu’une fois. Le matériel
paraissait être la liquidation totale d’un stock de produits de
contrefaçon, tant leurs qualités laissaient à désirer.
Madame Koppel tenait l’une de ces échoppes. Elle
en était fière. Elle pavanait dans son quartier, comme une oie,
car elle était devenue notable, au centre de tous les cancans locaux.
Un fatras de saletés emplissait son gourbi. Son épicerie ne composait
que rares exemplaires de quelques produits, dont le rangement donnait
à l’ensemble un air de vide assez remarquable. Certes aucun désordre
ne dérangeait ses étals, mais les deux boites de sardines rappelaient
les queues moscovites. Seule la saucisse à chien était en quantité
non négligeable.
Dans une autre partie de la ville, les puces, vaste
marché installé dans une ancienne halle aux fruits et légumes, servaient
de supermarché à de nombreux estoniens. Là encore, aucune logique
ne permettait de trouver facilement un magasin. Après un boucher
hallal, je découvrais un marchand d’instruments de musique, qui
ne vendait que des cors de chasse. N’ayant d’objets à ramener de
mon périple, je me décidais à acquérir un cor. Au moins je parvenais
à utiliser l’argent que j’avais apporté. Rien d’utile, d’enviable
n’incitait à l’achat, là où j’étais allé jusqu’ici. Ainsi, on voyait
pêle-mêle de vieux phonographes, des montres, des vêtements et de
la saucisse à chien. Je trouvais aussi un blouson, certes d’été,
mais ayant prévu au départ un climat continental à ce pays, je découvrais
avec horreur, en y arrivant, qu’il était polaire. Mes tee-shirts,
mon polo ne suffisaient plus à me protéger des rafales gelées. Les
collections étaient à l’été, il n’y avait donc rien d’autre que
ce vêtement typique.
Les infrastructures de la ville dataient de Mathusalem.
De vieux tramways crachant leur fumée noire, des fils électriques
zébrant le ciel des rues, des ordures traînant çà et là. Les routes
aux nids de poule nombreux et inondés, renvoyaient des gerbes d’eaux
boueuses sur les passant inattentifs. Les immeubles aux façades
sombres éteignaient le restant d’humanité, qui pouvait encore s’exprimer
dans ce cataclysme urbanistique.
Sortant de cette tristesse citadine, j’empruntais
un bus bringuebalant, qui me vomit à la périphérie de la ville,
à l’entrée d’un parc d’attraction soviétique, sur l’ancienne culture,
celle dont on avait fait table rase, pour que naisse une autre de
béton, de fer et de feu. Ce parc était un musée vivant des traditions.
Assemblées sur quelques hectares, des maisons traditionnelles étaient
habitées pour l’occasion (et durant les heures de bureau) par de
braves gens, en costume traditionnel, faisant semblant d’accomplir
des gestes rituels et paysans, avec devant eux, des nués de touristes
en goguettes photographiant à tout va cette mascarade de folklore.
J’arrivais quelques minutes avant six heures et
c’était l’heure de fermeture de l’attraction artisanale. Les touristes
un à un rentraient. Je voyais derrière les portes entrouvertes de
ces maisons, leurs occupant se changer, pour reprendre une allure
vestimentaire normale.
J’étais navré de ma visite, honteux aussi d’avoir
été, devant le fait accompli, complice de cette stupidité. Cela
ne semblait tellement pas naturel, les protagonistes attendant l’heure
de fermeture avec impatience, on semblait devant un automate, une
vitrine de noël des galeries Lafayette, ou le scénario est réglé
et son déroulement invariable.
Paris Janvier 2006, Tallinn Août 1994.
Une
Semaine en Estonie
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